{"id":12041,"date":"2020-05-01T16:15:38","date_gmt":"2020-05-01T20:15:38","guid":{"rendered":"https:\/\/c-scp.org\/?p=12041"},"modified":"2020-05-01T16:33:07","modified_gmt":"2020-05-01T20:33:07","slug":"sophie-jan-arrien-jean-sebastien-hardy-et-jean-francois-perrier-eds-aux-marges-de-la-phenomenologie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/2020\/05\/01\/sophie-jan-arrien-jean-sebastien-hardy-et-jean-francois-perrier-eds-aux-marges-de-la-phenomenologie","title":{"rendered":"Sophie-Jan Arrien, Jean-S\u00e9bastien Hardy et Jean-Fran\u00e7ois Perrier (\u00e9ds.), Aux marges de la ph\u00e9nom\u00e9nologie"},"content":{"rendered":"<p><strong>Sophie-Jan Arrien, Jean-S\u00e9bastien Hardy et Jean-Fran\u00e7ois Perrier (\u00e9ds.), <em>Aux marges de la ph\u00e9nom\u00e9nologie. Lectures de Marc Richir.<\/em>\u00a0Paris, Hermann coll. \u00ab\u00a0Rue de la Sorbonne\u00a0\u00bb, 2019 ; 292 p. ISBN : 979 1 0370 0273 0.<\/strong><\/p>\n<p><em>Compte-rendu d\u2019Istv\u00e1n Fazakas, Bergische Universit\u00e4t Wuppertal<\/em><\/p>\n<p>L\u2019ouvrage \u00e9dit\u00e9 par Sophie-Jan Arrien, Jean-S\u00e9bastien Hardy et Jean-Fran\u00e7ois Perrier se pr\u00e9sente d\u2019une part comme \u00ab\u00a0un aperc\u0327u global\u00a0\u00bb de la pens\u00e9e richirienne, \u00ab\u00a0<em>Ersatz <\/em>de l\u2019introduction qu\u2019il n\u2019a lui-me\u0302me jamais e\u0301crite\u00a0\u00bb, et, d\u2019autre part, comme une ouverture sur le champ ph\u00e9nom\u00e9nologique \u00ab\u00a0du sensible et du sens\u00a0\u00bb\u00a0(7) qui aurait \u00e9t\u00e9 le lieu du d\u00e9ploiement de la ph\u00e9nom\u00e9nologie richirienne. Les t\u00e2ches que les \u00e9diteurs de l\u2019ouvrage se donnent viennent avec de hautes exigences. On dispose aujourd\u2019hui, il est vrai, d\u2019excellents travaux sur la pens\u00e9e richirienne qui prennent un ou plusieurs aspects de son \u0153uvre comme ligne directrice et m\u00eame des ouvrages qui situent Richir sur la carte de la ph\u00e9nom\u00e9nologie contemporaine. Mais on peut \u00e0 juste titre se demander si, dans le cas de cette \u0153uvre monumentale, prolifique, toujours recommen\u00e7ant en pr\u00e9supposant dans chaque nouveau commencement les anciens, il soit possible d\u2019\u00e9crire <em>une <\/em>introduction. C\u2019est que l\u2019\u0153uvre de Richir se d\u00e9ploie, comme Alexander Schnell l\u2019a d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9 ailleurs, comme un <em>sens se faisant<\/em> (Schnell 2011) et constitue ainsi elle-m\u00eame un ph\u00e9nom\u00e8ne complexe de langage, \u00e0 propos duquel Sacha Carlson rappelle dans l\u2019ouvrage recens\u00e9 qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne \u00ab\u00a0ou\u0300 quelque chose de ce qu\u2019il y a a\u0300 dire est entre-aperc\u0327u en m\u00eame temps qu\u2019est aper\u00e7ue l\u2019exigence de faire ou de dire ce sens pour qu\u2019il advienne a\u0300 lui-m\u00eame\u00a0\u00bb (236). Le pari derri\u00e8re le geste de ce travail \u00e9ditorial est de s\u2019y prendre non pas en essayant de syst\u00e9matiser l\u2019\u0153uvre de Richir, mais en multipliant \u00ab\u00a0les points d\u2019entr\u00e9e dans son \u0153uvre\u00a0\u00bb (6) et, il faut le dire, un tel geste \u2013 m\u00eame s\u2019il ne remplace pas <em>l\u2019<\/em>introduction (avec un article d\u00e9fini donc) \u2013\u00a0 correspond plut\u00f4t bien \u00e0 l\u2019\u0153uvre, car elle assume d\u2019embl\u00e9e qu\u2019<em>une<\/em> introduction, tel un regard qui survolerait l\u2019ensemble du paysage ph\u00e9nom\u00e9nologique richirien, est impossible\u00a0; qu\u2019ici encore, et peut-\u00eatre m\u00eame plus qu\u2019ailleurs, il n\u2019y a pas de <em>Via Regia<\/em> qui m\u00e8ne au champ ph\u00e9nom\u00e9nologique. Il n\u2019y a que des chemins (cf. l\u2019article de Jo\u00eblle Mesnil dans l\u2019ouvrage), au pluriel, des parcours de sens qui doivent frayer leurs voies, et ce sont de tels parcours que le lecteur trouvera dans le recueil.<\/p>\n<p>Les onze contributions embrassent presque la totalit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre publi\u00e9e\u00a0: on y trouvera des r\u00e9f\u00e9rences aussi bien au tout premier article de Richir (\u00ab\u00a0Faye et les impasses de la po\u00e9sie classique\u00a0\u00bb, 1968) qu\u2019au dernier livre publi\u00e9 de son vivant (<em>De la n\u00e9gativit\u00e9 en ph\u00e9nom\u00e9nologie<\/em>, 2015), suivi \u2013 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent \u2013 d\u2019un seul ouvrage posthume (<em>Les propositions buissonni\u00e8res<\/em>), non abord\u00e9 dans le recueil. Les textes tracent le parcours d\u2019un auteur derridien dans sa jeunesse, fortement influenc\u00e9 par la pens\u00e9e heidegg\u00e9rienne, et qui aurait trouv\u00e9 les premi\u00e8res expressions m\u00fbries de sa pens\u00e9e dans une confrontation avec l\u2019id\u00e9alisme allemand. Puis un approfondissement de la ph\u00e9nom\u00e9nologie, dans un retour \u00e0 Husserl, l\u2019aurait men\u00e9 \u00e0 la \u00ab\u00a0d\u00e9couverte\u00a0\u00bb de la <em>phantas\u00eda<\/em>, v\u00e9ritable assise fondamentale de sa ph\u00e9nom\u00e9nologie <em>nova methodo<\/em>. Le portrait dress\u00e9 par l\u2019encha\u00eenement des textes pr\u00e9sente ainsi de fortes ressemblances avec celui qu\u2019il s\u2019est dessin\u00e9 de lui-m\u00eame, notamment dans ses conversations avec Sacha Carlson dans <em>L\u2019\u00e9cart et le rien<\/em> (2015). L\u2019article de Florian Forestier r\u00e9sume tr\u00e8s clairement ce parcours en ce qui serait trois phases de la pens\u00e9e richirienne :\u00a0 les premiers travaux (datant des ann\u00e9es 1976-83), qui constituent \u00ab des <em>prol\u00e9gom\u00e8nes <\/em>visant a\u0300 expliciter les conditions transcendantales d\u2019une ph\u00e9nom\u00e9nologie\u00a0\u00bb (49), seraient suivis par une p\u00e9riode (1987-1996) pendant laquelle \u00ab\u00a0le ph\u00e9nom\u00e9nologique re\u00e7oit peu a\u0300 peu sa concr\u00e9tude\u00a0\u00bb (49), p\u00e9riode aboutissant \u00e0 la troisi\u00e8me phase, ouverte par <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie en esquisses <\/em>(2000) qui se caract\u00e9rise par \u00ab\u00a0<em>mise en \u0153uvre <\/em>de la ph\u00e9nom\u00e9nologie refondue et refond\u00e9e\u00a0\u00bb (50). Outre les r\u00e9f\u00e9rences dans l\u2019ouvrage aux penseurs couramment associ\u00e9s \u00e0 Richir, soulignons encore les rapprochements tr\u00e8s \u00e9clairants \u2013 et jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent moins fr\u00e9quent dans les \u00e9tudes richiriennes \u2013 entre Richir et Nietzsche, faits par Sacha Carlson eu \u00e9gard au statut de l\u2019apparence (41-43)\u00a0et par Jean-S\u00e9bastien Hardy sur le statut d\u2019une instance pensante dans le \u00ab\u00a0penser\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Sans s\u2019attarder davantage sur des consid\u00e9rations historiques, et plut\u00f4t que de pr\u00e9senter une par une les onze contributions \u2013 t\u00e2che dont les \u00e9diteurs se sont d\u00e9j\u00e0 acquitt\u00e9s dans l\u2019<em>Avant-propos <\/em>du collectif \u2013 nous proposons ici un bref parcours de tous ces chemins dans l\u2019\u0153uvre richirienne. Il s\u2019agira ici de reprendre quelques motifs centraux de la ph\u00e9nom\u00e9nologie richirienne \u00e0 la lumi\u00e8re des analyses pr\u00e9sent\u00e9es dans le recueil.<\/p>\n<p>On le sait, l\u2019apport de la nouvelle ph\u00e9nom\u00e9nologie en France tient \u00e0 avoir mis au centre des recherches le concept m\u00eame du ph\u00e9nom\u00e8ne. Ce geste est \u2013 les textes du collectif en t\u00e9moignent tous sans exception \u2013 le mouvement fondateur de la ph\u00e9nom\u00e9nologie richirienne. Pour Richir, il s\u2019agit de questionner non seulement ce qu\u2019est un ph\u00e9nom\u00e8ne (question affront\u00e9e par Sacha Carlson dans la p\u00e9nulti\u00e8me \u00e9tude), mais encore d\u2019interroger le mouvement propre de la ph\u00e9nom\u00e9nalisation. Or, s\u2019il est vrai que Richir n\u2019aurait pas souscrit \u00e0 la caract\u00e9risation propos\u00e9e par L. Tengelyi et H.D. Gondek du ph\u00e9nom\u00e8ne comme \u00e9v\u00e9nement (comme le rappelle Alexander Schnell, p. 79), il n\u2019en demeure pas moins qu\u2019il n\u2019aurait pas cess\u00e9 de penser la ph\u00e9nom\u00e9nalisation dans son d\u00e9ploiement dynamique. C\u2019est ce dynamisme qu\u2019exprime le terme de \u00ab\u00a0clignotement\u00a0\u00bb \u2013 maintes fois \u00e9voqu\u00e9 et analys\u00e9 dans le collectif \u2013 que Richir en viendra \u00e0 proposer pour qualifier la ph\u00e9nom\u00e9nalisation elle-m\u00eame, et qu\u2019il pensait d\u00e9j\u00e0 plus t\u00f4t avec les termes de \u00ab\u00a0trace\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0tra\u00e7age\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0tracement\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0tracer\u00a0\u00bb. Le jeune Richir aborde la question de la ph\u00e9nom\u00e9nalisation \u00e0 travers le concept derridien de l\u2019\u00e9criture, qu\u2019il comprend avec Blanchot comme le geste de \u00ab\u00a0tracer un cercle \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel <em>viendrait <\/em>s\u2019inscrire le dehors de tout cercle\u00a0\u00bb (Blanchot, 1969, 112), donc comme un geste paradoxal par lequel la ph\u00e9nom\u00e9nalisation, au lieu de s\u2019inscrire dans un horizon pre-scrit, serait le lieu m\u00eame \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel s\u2019inscrit son horizon. C\u2019est ce mouvement paradoxal et ses complications qui permettent \u00e0 Michel Rh\u00e9aume de comprendre le coup d\u2019envoi de la pens\u00e9e richirienne de la ph\u00e9nom\u00e9nalisation comme une refonte du concept d\u2019horizon. Mais, comme le rappellent Sacha Carlson et Alexander Schnell, c\u2019est \u00e9galement ce motif de l\u2019\u00e9criture (ou encore, de l\u2019archi-\u00e9criture derridienne) qui est \u00e0 la base de la compr\u00e9hension richirienne de la ph\u00e9nom\u00e9nalisation en termes de sch\u00e9matisme (13, 83).<\/p>\n<p>Selon Alexander Schnell, le sch\u00e9matisme \u2013 \u00ab\u00a0un des concepts les plus fascinants et aussi les plus difficiles dans l\u2019\u0153uvre de Richir\u00a0\u00bb (81) \u2013 est la radicalisation richirienne de l\u2019id\u00e9e \u00ab\u00a0d\u2019une mise en forme d\u2019une \u201cmatie\u0300re\u201d (sensible)\u00a0\u00bb (83). Pourquoi cette id\u00e9e doit \u00eatre radicalis\u00e9e\u00a0? C\u2019est que, d\u2019une part, dans la ph\u00e9nom\u00e9nologie richirienne, la ph\u00e9nom\u00e9nalisation ne d\u00e9pend plus d\u2019une instance donatrice de sens ou d\u2019un \u00eatre qui serait l\u2019origine des projets de sens, mais rel\u00e8ve plut\u00f4t d\u2019un processus an-archique et a-t\u00e9l\u00e9ologique de formation de sens (<em>Sinnbildung<\/em>)\u00a0(81-\u00a082)\u00a0; et, d\u2019autre part, la \u00ab\u00a0mati\u00e8re\u00a0\u00bb du sch\u00e9matisme n\u2019est plus une quelconque <em>hyl\u00e8<\/em>, mais ce que Richir appelle, en reprenant ce terme \u00e0 Merleau-Ponty, les \u00ab\u00a0<em>Wesen<\/em> sauvages\u00a0\u00bb (82-84). Selon Florian Forestier il s\u2019agit, par l\u2019introduction du sch\u00e9matisme et des <em>Wesen<\/em> sauvages, de proposer deux \u00ab\u00a0concepts op\u00e9ratoires\u00a0\u00bb cens\u00e9s \u00ab\u00a0donner des r\u00e9f\u00e9rents a\u0300 la logique des processus \u00e9labor\u00e9s jusqu\u2019alors dans sa formalit\u00e9\u00a0\u00bb (49). Si les motifs du tra\u00e7age et de l\u2019\u00e9criture restent encore trop formels pour saisir la ph\u00e9nom\u00e9nalisation, selon les auteurs, les concepts de sch\u00e9matisme et de <em>Wesen<\/em> sauvages devraient donner \u00e0 la ph\u00e9nom\u00e9nalisation sa concr\u00e9tude. Cependant, cette concr\u00e9tude ne sera atteinte que par l\u2019introduction du concept de <em>phantas\u00eda,<\/em> que Richir d\u00e9couvre dans les manuscrits de Husserl (abord\u00e9 de fa\u00e7on plus approfondie par Alexander Schnell et Sacha Carlson).<\/p>\n<p>Mais si la pens\u00e9e de la ph\u00e9nom\u00e9nalisation doit \u00eatre radicalis\u00e9e que reste-t-il de l\u2019<em>ego <\/em>ph\u00e9nom\u00e9nologisant\u00a0? Comme le montrent les articles de Pablo Posada Varela et de Jean-S\u00e9bastien Hardy sur l\u2019<em>\u00e9poch\u00e8 <\/em>hyperbolique et la figure du Malin G\u00e9nie qui s\u2019y rattachent, le statut m\u00eame du soi du penser ou du sens <em>se<\/em> faisant doit-\u00eatre radicalis\u00e9. Pablo Posada Varela propose de comprendre cette radicalisation en la confrontant aux <em>M\u00e9ditations cart\u00e9siennes<\/em> (de Husserl <em>et <\/em>de Fink, p. 99 <em>sq<\/em>). Si les <em>M\u00e9ditations <\/em>de Husserl posent la subjectivit\u00e9 transcendantale comme cl\u00e9 de vo\u00fbte de la ph\u00e9nom\u00e9nologie, tout en rendant compte de la dimension originaire de l\u2019intersubjectivit\u00e9 sans laquelle le sujet ne serait pr\u00e9cis\u00e9ment pas sujet, il reste que le statut de cette subjectivit\u00e9 doit \u00e0 son tour \u00eatre clarifi\u00e9, et cela d\u2019une mani\u00e8re proprement ph\u00e9nom\u00e9nologique. Comme le retrace Pablo Posada Varela, l\u2019un des apports majeurs de Fink dans ce contexte tient \u00e0 avoir proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 une v\u00e9ritable architectonique de la subjectivit\u00e9 dans la<em> Sixi\u00e8me m\u00e9ditation<\/em> cart\u00e9sienne dans le cadre d\u2019une doctrine transcendantale de la m\u00e9thode. Pour que la ph\u00e9nom\u00e9nologie ne reproduise pas la na\u00efvet\u00e9 de l\u2019attitude naturelle au niveau du transcendantal, il faut, selon Fink, proc\u00e9der \u00e0 une distinction radicale entre l\u2019<em>ego<\/em> constituant, pris dans les effectuations transcendantales, et l\u2019<em>ego<\/em> ph\u00e9nom\u00e9nologisant, soit le spectateur transcendantal. Ce spectateur transcendantal, un peu \u00e0 l\u2019instar du \u00ab\u00a0je pense\u00a0\u00bb kantien, doit pouvoir accompagner toutes les <em>effectuations<\/em> (et non pas les repr\u00e9sentations) que l\u2019<em>ego<\/em> constituant accomplit. Fink d\u00e9place ainsi la probl\u00e9matique cart\u00e9sienne vers de nouveaux horizons, dont la dimension kantienne est patente. Or, si Richir salue et rend sien le geste kantien de penser la m\u00e9thode en termes d\u2019une architectonique (ce qui correspond \u00e0 une architectonique m\u00eame de l\u2019exp\u00e9rience \u2013 comme le montre Pablo Posada Varela, p. 97), il n\u2019en demeure pas moins qu\u2019il renoue en m\u00eame temps avec un geste cart\u00e9sien qui aurait \u00e9t\u00e9 n\u00e9glig\u00e9 par les auteurs de la tradition ph\u00e9nom\u00e9nologique\u00a0: l\u2019<em>hyperbole<\/em>, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment, l\u2019\u00e9preuve hyperbolique de la <em>fiction<\/em> du Malin G\u00e9nie.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que se radicalise le \u00ab\u00a0couple\u00a0<em>\u00e9poch\u00e8<\/em>-r\u00e9duction\u00a0\u00bb (96) dans la ph\u00e9nom\u00e9nologie richirienne\u00a0: la r\u00e9duction est d\u00e9sormais architectonique et l\u2019<em>\u00e9poch\u00e8<\/em> est hyperbolique (99). S\u2019il est vrai que cette <em>\u00e9poch\u00e8<\/em> promet une \u00ab\u00a0suspension de toute forme d\u2019intentionnalit\u00e9\u00a0\u00bb, un \u00ab\u00a0retour au pr\u00e9-intentionnel\u00a0\u00bb, il faut encore, comme le souligne \u00e0 juste titre Pablo Posada Varela, montrer <em>comment <\/em>on peut y parvenir (96). Et c\u2019est pour r\u00e9pondre \u00e0 cette exigence que Richir reprend, en s\u2019appuyant sur ce que Jean-S\u00e9bastien Hardy d\u00e9crit comme un \u00ab\u00a0lignage \u00e9sot\u00e9rique entre les id\u00e9es directrices de la ph\u00e9nom\u00e9nologie transcendantale et les machinations d\u2019un ruse\u0301 et tout-puissant trompeur\u00a0\u00bb (145), l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un <em>genius malignus<\/em> pour radicaliser l\u2019\u00e9poch\u00e8 ph\u00e9nom\u00e9nologique. Mais si Richir s\u2019inspire de Descartes, il faut aussi dire qu\u2019il d\u00e9place la probl\u00e9matique cart\u00e9sienne\u00a0: le Malin G\u00e9nie de Richir n\u2019est pas exactement celui de Descartes, car \u2013 comme le souligne Jean-S\u00e9bastien Hardy \u00e0 nouveau \u2013 ce qui se trouve mis en doute pour le premier n\u2019est pas \u00ab\u00a0seulement l\u2019ad\u00e9quation de la pens\u00e9e et de son objet\u00a0\u00bb, ni tout simplement l\u2019attitude naturelle ou le jugement sur l\u2019\u00eatre de ce qui appara\u00eet, \u00ab <em>mais aussi et surtout l\u2019ad\u00e9quation de la pens\u00e9e avec elle-m\u00eame\u00a0<\/em>\u00bb (149). La question n\u2019est pas seulement de d\u00e9terminer si je peux accorder cr\u00e9ance \u00e0 ce que je pense, mais aussi et surtout si je peux accorder cr\u00e9ance au fait que c\u2019est bien <em>moi<\/em> qui pense ce que je <em>crois<\/em> penser. Le doute concerne ainsi non pas tant le <em>contenu<\/em> que, selon le terme propos\u00e9 par Jean-S\u00e9bastien Hardy, \u00ab la signature\u00a0\u00bb de la pens\u00e9e ou du penser. Le fameux clivage entre le moi naturel, le moi constituant et le moi ph\u00e9nom\u00e9nologisant devient donc, chez Richir, le lieu m\u00eame (la faille) o\u00f9 peut s\u2019incruster le simulacre, qui a des effets non seulement sur la ph\u00e9nom\u00e9nalisation des ph\u00e9nom\u00e8nes, mais \u00e9galement sur la confiance transcendantale dans l\u2019<em>a priori <\/em>de la corr\u00e9lation et dans la <em>Jemeinigkeit<\/em> de l\u2019exp\u00e9rience et, par l\u00e0, sur le statut du soi ph\u00e9nom\u00e9nologisant.<\/p>\n<p>La ph\u00e9nom\u00e9nologie richirienne offre cependant un autre moyen d\u2019aborder la question du soi\u00a0\u00e0 travers l\u2019analyse du sublime. Probl\u00e9matique tr\u00e8s complexe, car r\u00e9\u00e9valu\u00e9e, elle aussi, lors des diff\u00e9rents gestes de refondation et de refonte, le sublime reste malgr\u00e9 tout le point n\u00e9vralgique de l\u2019articulation des deux dimensions fondamentales de l\u2019exp\u00e9rience du soi <em>humain<\/em>\u00a0: le ph\u00e9nom\u00e9nologique et le symbolique. Comme le r\u00e9sume Jean-Fran\u00e7ois Perrier \u00ab\u00a0dans l\u2019exp\u00e9rience du sublime, le soi abandonne ses d\u00e9terminit\u00e9s empiriques qui lui permettent de stabiliser son ips\u00e9it\u00e9 \u2013 ces d\u00e9terminit\u00e9s lui \u00e9tant symboliquement <em>donn\u00e9es <\/em>\u2013, tout en laissant surgir les \u00e9nigmes de son ips\u00e9it\u00e9 et de l\u2019instituant symbolique\u00a0\u00bb (205).\u00a0 Le sublime richirien d\u00e9signe ce moment dans lequel le soi advient \u00e0 soi \u00e0 l\u2019horizon de l\u2019infini du champ ph\u00e9nom\u00e9nologique et de l\u2019institution symbolique mise en suspens. C\u2019est quelque chose de ce mouvement de l\u2019advenir du soi \u00e0 soi qu\u2019on trouve dans les analyses heidegg\u00e9riennes de l\u2019e\u0302tre-pour-la-mort, dans la mesure o\u00f9 le soi heidegg\u00e9rien (le <em>Dasein<\/em>) advient \u00e0 soi (son authenticit\u00e9) par le devancement de la mort. N\u00e9anmoins, comme le retrace Jean-Fran\u00e7ois Perrier, le devancement renferme le <em>Dasein<\/em> dans un \u00ab\u00a0solipsisme existential\u00a0\u00bb qui fait que Heidegger aura rat\u00e9 la possibilit\u00e9 de penser la dimension proprement intersubjective du sublime. Car, si dans le sublime le soi advient \u00e0 soi, il n\u2019est pas moins vrai qu\u2019il reste toujours transi d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 et par l\u00e0 ouvert \u00e0 de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. C\u2019est ce qui permet \u00e0 Richir de concevoir la dimension politique du sublime, mise en \u00e9vidence par Jean-Fran\u00e7ois Perrier et Tetsuo Sawada.<\/p>\n<p>Tandis que Jean-Fran\u00e7ois Perrier insiste plus sur la critique richirienne de Heidegger pour penser l\u2019institution de la communaut\u00e9 politique \u00e0 l\u2019aune du <em>sens se faisant <\/em>du politique, Tetsuo Sawada s\u2019attarde \u00e0 montrer les possibles pathologies du social. C\u2019est que \u2013 Jean-Fran\u00e7ois Perrier et Tetsuo Sawada y insistent \u2013 le sublime peut \u00eatre soit <em>rencontre<\/em> soit <em>malencontre<\/em> avec l\u2019instituant symbolique. Or, le malencontre peut donner lieu \u00e0 ce que Richir appelle, en reprenant un terme heidegg\u00e9rien tout en modifiant son sens, le <em>Gestell<\/em>, que Tetsuo Sawada comprend comme le r\u00e9sultat de \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9chec du sublime socio-politique\u00a0\u00bb, ayant \u00ab\u00a0pour effet de rendre aveugles les hommes a\u0300 leur vie collective et, par la\u0300, d\u2019engendrer la catastrophe politique\u00a0\u00bb (179). Si la pens\u00e9e de la ph\u00e9nom\u00e9nalisation s\u2019accompagne donc d\u2019une ph\u00e9nom\u00e9nologie du soi, ce soi ne peut pas, dans un cadre richirien, \u00eatre pens\u00e9 sans la dimension symbolique dans laquelle il s\u2019\u00e9labore et sans les possibilit\u00e9s de porte-\u00e0-faux de l\u2019institution \u2013 et cela autant au niveau individuel qu\u2019au niveau social et politique. C\u2019est en ce sens qu\u2019il peut \u00e9galement y avoir des pathologies de la culture \u2013 un autre nom de l\u2019institution symbolique \u2013 qui ont \u00e9t\u00e9 \u00e9galement abord\u00e9es dans la tradition psychanalytique. Comme le rappelle Jo\u00eblle Mesnil, Devereux, Tatossian et Winnicott ont tous les trois \u00ab d\u00e9fendu la notion de pathologie de la culture\u00a0\u00bb (272). Ainsi, \u00ab pour eux comme pour Marc Richir, il existe des soci\u00e9t\u00e9s malades et dire cela, c\u2019est bien s\u00fbr reposer la question du crit\u00e8re qui permettra de discerner le normal du pathologique\u00a0\u00bb (272). Comme le laissent entendre les analyses de Jo\u00eblle Mesnil, ce crit\u00e8re peut \u00eatre trouv\u00e9 par l\u2019analyse des rapports entre le ph\u00e9nom\u00e9nologique et le symbolique, qui s\u2019int\u00e9resse aux tensions entre le champ inchoatif de formation de sens et ses institutions. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment par de telles analyses que la ph\u00e9nom\u00e9nologie richirienne peut \u00e9galement ouvrir de nouveaux horizons en psychopathologie.<\/p>\n<p>Il ne faudrait toutefois avoir l\u2019impression que l\u2019institution est toujours un simple pervertissement ou d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence du sens se faisant sauvage. Les analyses de Florian Forestier et d\u2019\u00c9lisa Bellato montrent que rien n\u2019est plus loin de la pens\u00e9e richirienne qu\u2019une telle th\u00e8se \u2013 m\u00eame si, d\u2019ailleurs, certains \u00e9crits de Richir peuvent bel et bien donner cette impression. S\u2019il est vrai, comme le rappelle Florian Forestier qu\u2019\u00ab\u00a0on ne peut pas r\u00e9duire l\u2019institution symbolique ni sortir d\u2019elle\u00a0\u00bb, qu\u2019\u00ab\u00a0il faut donc toujours faire avec elle\u00a0\u00bb (60), il faut encore montrer comment cette institution peut \u00eatre vivante et comment elle joue derri\u00e8re tout processus d\u2019id\u00e9alisation qui fonde rien de moins que les sciences. Une des possibilit\u00e9s est d\u2019insister sur l\u2019id\u00e9e d\u2019une institution de l\u2019id\u00e9alit\u00e9, qui ouvre en effet la possibilit\u00e9 d\u2019une v\u00e9ritable ph\u00e9nom\u00e9nologie des processus qui soutiennent le mouvement de l\u2019id\u00e9alisation.\u00a0 C\u2019est dans cet esprit que Florian Forestier reprend les analyses richiriennes de <em>L\u2019origine de la g\u00e9om\u00e9trie<\/em> de Husserl. Dans ce texte, comme dans <em>La crise des sciences europ\u00e9ennes<\/em>, il s\u2019agit constamment de mesurer la tension qui existe entre les apports de l\u2019institution de l\u2019id\u00e9alit\u00e9 et \u00ab\u00a0cette <em>catastrophe dans l\u2019histoire du monde <\/em>que r\u00e9alise l\u2019id\u00e9alisation en tant que telle\u00a0\u00bb (62), une tension qui est au c\u0153ur de l\u2019articulation richirienne des champs ph\u00e9nom\u00e9nologique et symbolique et qui se transpose, dans ses derniers \u00e9crits dans celle entre <em>phantas<\/em><em>\u00ed<\/em><em>a <\/em>et imagination. L\u2019id\u00e9alisation n\u2019est pourtant pas le seul mouvement qui r\u00e9git l\u2019institution symbolique. En effet, comme le met en \u00e9vidence \u00c9lisa Bellato, les mythes et la mythologie nous offrent un exemple d\u2019une <em>autre<\/em> \u00ab\u00a0institution symbolique <em>se faisant<\/em>\u00a0\u00bb (199). En reprenant un grand th\u00e8me schellingien, elle montre que \u00ab la mythologie est taute\u0301gorique\u00a0\u00bb donc qu\u2019\u00ab\u00a0en elle, le <em>sens <\/em>n\u2019est jamais signifie\u0301, mais \u201cindique\u201d simplement l\u2019<em>imminence <\/em>de ce qui <em>est<\/em>\u00a0\u00bb (190). Les analyses \u2013 qui ne sont pas sans \u00e9chos heidegg\u00e9riens \u2013 investiguant cette fa\u00e7on d\u2019indiquer remettent en jeu le rapport entre les champs symbolique et ph\u00e9nom\u00e9nologique d\u2019une mani\u00e8re qui permet \u00e0 \u00c9lisa Bellato de repenser la notion de v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Le lecteur qui cherchera une introduction \u00e0 la pens\u00e9e richirienne dans les contributions en trouvera donc plusieurs, \u00e0 chaque fois selon une ou plusieurs axes th\u00e9matiques, et dont le nombre d\u00e9passe d\u2019ailleurs de loin celui que nous pouvions, dans le cadre de ce compte-rendu, \u00e9voquer. L\u2019avantage d\u2019un tel format tient non seulement \u00e0 ce que chacun peut y trouver un point d\u2019entr\u00e9e correspondant \u00e0 ses horizons, mais aussi d\u2019offrir des analyses avec plus ou moins de technicit\u00e9, dont la complexit\u00e9 vont parfois bien au-del\u00e0 de ce qu\u2019on attend d\u2019une introduction traditionnelle. La pens\u00e9e richirienne y appara\u00eet non seulement dans son originalit\u00e9, mais \u00e9galement dans ses possibles prolongements et sa pertinence pour penser les formations de sens qui traversent en creux nos institutions de la philosophie, du champ politique, de l\u2019art ou encore de la condition humaine.<\/p>\n<p><strong>Travaux suppl\u00e9mentaires cit\u00e9s\u00a0:<\/strong><\/p>\n<p>Alexander Schnell,<em> Le sens se faisant<\/em>, Bruxelles, Ousia, 2011\u00a0;<\/p>\n<p>La\u0301szlo\u0301 Tengelyi et Hans-Dieter Gondek, <em>Neue Pha\u0308nomenologie in Frankreich<\/em>, Berlin, Suhrkamp, 2011.<\/p>\n<p>Marc Richir\u00a0: <em>L\u2019\u00e9cart et le rien. Conversations avec Sacha Carlson<\/em>, Grenoble, Je\u0301ro\u0302me Millon, 2015.<\/p>\n<p>Maurice Blanchot, <em>L\u2019Entretien infini<\/em>, Paris, Gallimard, 1969.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sophie-Jan Arrien, Jean-S\u00e9bastien Hardy et Jean-Fran\u00e7ois Perrier (\u00e9ds.), Aux marges de la ph\u00e9nom\u00e9nologie. Lectures de Marc Richir.\u00a0Paris, Hermann coll. \u00ab\u00a0Rue de la Sorbonne\u00a0\u00bb, 2019 ; 292 p. ISBN : 979 1 0370 0273 0. Compte-rendu d\u2019Istv\u00e1n Fazakas, Bergische Universit\u00e4t Wuppertal L\u2019ouvrage \u00e9dit\u00e9 par Sophie-Jan Arrien, Jean-S\u00e9bastien Hardy et Jean-Fran\u00e7ois Perrier se pr\u00e9sente d\u2019une part comme [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":21,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[141],"tags":[274,280,278,164,273,167,279],"class_list":["post-12041","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-comptes-rendus","tag-heidegger-fr","tag-husserl-fr","tag-marc-richir","tag-phenomenologie","tag-phenomenology-fr","tag-politique","tag-psychanalyse","et-doesnt-have-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"publishpress_future_action":{"enabled":false,"date":"2026-05-07 12:59:22","action":"Draft","newStatus":"draft","terms":[],"taxonomy":"category"},"publishpress_future_workflow_manual_trigger":{"enabledWorkflows":[]},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12041","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/21"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=12041"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12041\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":12045,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12041\/revisions\/12045"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12041"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=12041"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=12041"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}