{"id":13050,"date":"2023-03-30T10:22:48","date_gmt":"2023-03-30T14:22:48","guid":{"rendered":"https:\/\/c-scp.org\/?p=13050"},"modified":"2023-03-30T10:39:58","modified_gmt":"2023-03-30T14:39:58","slug":"carola-dietze-helmuth-plessner-1892-1985-une-biographie-intellectuelle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/2023\/03\/30\/carola-dietze-helmuth-plessner-1892-1985-une-biographie-intellectuelle","title":{"rendered":"Carola Dietze, Helmuth Plessner (1892-1985). Une biographie intellectuelle."},"content":{"rendered":"<p><strong>Carola Dietze, <em>Helmuth Plessner (1892-1985). Une biographie intellectuelle<\/em>. Trad. Anne-Sophie Anglaret et Florian Targa. Paris, \u00c9ditions de la Maison des sciences de l\u2019homme, 2022; 551 pages. ISBN : 978-2-7351-2752-8.<\/strong><\/p>\n<p><em>Compte-rendu de Jean-Christophe Anderson, Universit\u00e9 Laval\/\u00c9cole Normale Sup\u00e9rieure de Paris<\/em><\/p>\n<p>Cette biographie intellectuelle de Helmuth Plessner (1892-1985), r\u00e9dig\u00e9e en allemand par Carola Dietze et d\u00e9sormais traduite en fran\u00e7ais (gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019initiative de G\u00e9rard Raulet) par Anne-Sophie Anglaret et Florian Targa, surgit comme une \u00ab\u00a0heureuse surprise\u00a0\u00bb dans le champ des \u00e9tudes plessn\u00e9riennes. Elle fait irruption comme une <em>surprise<\/em>, d\u2019abord, car dans le contexte d\u2019une traduction encore tr\u00e8s fragmentaire et l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9sordonn\u00e9e des textes de l\u2019anthropologie philosophique allemande, peu de choses laissaient pr\u00e9sager la publication de la biographie d\u2019un auteur dont les \u0153uvres demeurent assez peu connues du public francophone. On aurait sans doute pu imaginer (et on peut toujours le souhaiter) que la traduction des <em>Degr\u00e9s de l\u2019organique et l\u2019Homme<\/em>, en 2017, marquerait le d\u00e9but d\u2019une nouvelle phase de traduction pour les \u0153uvres et les essais de Plessner qui attendent toujours d\u2019\u00eatre r\u00e9v\u00e9l\u00e9s \u00e0 ce public\u2009; on songe par exemple \u00e0 l\u2019important texte de 1931, <em>Macht und menschliche Natur<\/em>, dans lequel Plessner clarifie le statut historique de son entreprise anthropologique et approfondit par la m\u00eame occasion sa critique de l\u2019analytique existentiale produite par Heidegger. La traduction de l\u2019impressionnante biographie r\u00e9dig\u00e9e par Carola Dietze s\u2019inscrit \u00e0 coup s\u00fbr dans ce mouvement \u2013 o\u00f9 on ne l\u2019attendait cependant pas aussi t\u00f4t.<\/p>\n<p>Si l\u2019on s\u2019empresse n\u00e9anmoins de pr\u00e9ciser qu\u2019il s\u2019agit en l\u2019esp\u00e8ce d\u2019une <em>heureuse <\/em>surprise, c\u2019est qu\u2019en d\u00e9pit de son caract\u00e8re quelque peu inattendu, cette parution vient occuper une place particuli\u00e8re \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des textes de Plessner, \u00e0 partir de laquelle elle pourra certainement contribuer \u00e0 la r\u00e9ception de ces \u00e9crits toujours en qu\u00eate de balises interpr\u00e9tatives. Le livre de Carola Dietze, dans la mesure o\u00f9 il offre une vue synoptique sur la vie mouvement\u00e9e de Plessner et sur les fluctuations r\u00e9currentes dans ses entreprises intellectuelles, aide en effet \u00e0 d\u00e9gager certaines lignes directrices au sein de cet ensemble diffus. D\u00e8s les premi\u00e8res ann\u00e9es de travail de Plessner, les signes pr\u00e9curseurs d\u2019un parcours au trac\u00e9 irr\u00e9gulier \u00e9taient \u00e0 vrai dire nombreux. On pense ici avant tout \u00e0 ses \u00e9tudes divis\u00e9es entre la m\u00e9decine, la zoologie et la philosophie (Plessner faisant preuve d\u2019un app\u00e9tit particulier, dans ce dernier domaine, pour l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie et la philosophie sociale). Resitu\u00e9s sur la trame de fond d\u2019un destin personnel fortement perturb\u00e9 par les contingences historiques, les \u00ab\u00a0glissements caract\u00e9ristiques\u00a0\u00bb (p.\u00a0131) de l\u2019anthropologie philosophique plessn\u00e9rienne acqui\u00e8rent cependant une intelligibilit\u00e9 nouvelle. Si l\u2019\u00eatre humain occupe toujours le centre d\u2019un mouvement de pens\u00e9e qui entrecroise l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie, la biologie, l\u2019histoire ou la sociologie, cette pens\u00e9e d\u00e9bordante se r\u00e9v\u00e8le maintenant comme le produit d\u2019une vie humaine elle-m\u00eame d\u00e9termin\u00e9e par le mouvement et par la pr\u00e9carit\u00e9 de l\u2019exil. Sans r\u00e9duire l\u2019intellectuel au biographique, Carola Dietze se montre tout \u00e0 fait convaincante lorsqu\u2019elle soutient l\u2019existence d\u2019un lien intime entre la \u00ab\u00a0philosophie anthropologique [de Plessner] et l\u2019exp\u00e9rience fondamentale de la r\u00e9alit\u00e9, prot\u00e9iforme, ouverte et contradictoire\u00a0\u00bb (p.\u00a0476).<\/p>\n<p>Les id\u00e9es trouvent donc une place de choix dans cette \u00ab\u00a0biographie intellectuelle\u00a0\u00bb, qui rappelle au passage les nombreux points d\u2019intersection entre la trajectoire individuelle de Plessner et la trajectoire philosophique de l\u2019Allemagne au 20<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. Le fondateur de l\u2019anthropologie philosophique (aux c\u00f4t\u00e9s de Max Scheler, son coll\u00e8gue \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Cologne) fut aussi l\u2019\u00e9tudiant de Driesch, de Windelband, de Lask et de Husserl, le collaborateur de Misch, de Hartmann, de Heidegger et de Binswanger, l\u2019invit\u00e9 de Max Weber, et plus tard de Horkheimer et Adorno, etc. Carola Dietze fait le choix, dans son ouvrage, d\u2019ins\u00e9rer cet itin\u00e9raire intellectuel \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un itin\u00e9raire biographique plus vaste. C\u2019est ce qui distingue son travail, comme elle le souligne d\u2019entr\u00e9e de jeu (p.\u00a05), de cette autre biographie intellectuelle \u00e9crite par Kersten Sch\u00fc\u00dfler, qui avait plut\u00f4t d\u00e9cid\u00e9 d\u2019organiser son r\u00e9cit \u00e0 partir de la pens\u00e9e de Plessner. Sans prendre parti en faveur d\u2019une approche ou de l\u2019autre, on ne peut passer sous silence la plus grande ampleur du travail historique de Carola Dietze. La biographie qui nous parvient est un travail d\u2019historien remarquablement fouill\u00e9, qui met \u00e0 contribution quantit\u00e9 de sources in\u00e9dites conserv\u00e9es dans le fonds Plessner de la biblioth\u00e8que universitaire de Groningen\u00a0(textes de la main de Plessner, correspondance, etc.), auxquelles s\u2019ajoutent des entretiens men\u00e9s avec la femme de Plessner, Monika Plessner, de m\u00eame qu\u2019avec certains de ses anciens \u00e9tudiants. Carola Dietze arrive ainsi \u00e0 peindre une s\u00e9rie de tableaux riches en d\u00e9tails personnels, et rend accessible un auteur qui, le plus souvent, n\u2019appara\u00eet dans ses textes que de fa\u00e7on voil\u00e9e. Ces tableaux ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9compens\u00e9s, en 2006, par le prix Hedwig Hintze de l\u2019Association des historiens allemands.<\/p>\n<p>L\u2019ouvrage appartient donc au champ de la recherche en histoire, et si les id\u00e9es de Plessner se voient ins\u00e9r\u00e9es dans la trame plus g\u00e9n\u00e9rale de sa vie, cette vie se voit \u00e0 son tour replac\u00e9e dans une s\u00e9quence historique qui la d\u00e9passe largement. La \u00ab\u00a0biographie intellectuelle\u00a0\u00bb est simultan\u00e9ment une \u00ab\u00a0biographie historique\u00a0\u00bb, qui utilise la vie de Plessner \u00ab\u00a0comme un point d\u2019encontre privil\u00e9gi\u00e9 \u2013 presque comme une sonde \u2013, notamment pour l\u2019\u00e9tude de questions historiques de toutes sortes\u00a0\u00bb (p.11-12). Ces questions \u00e9voqu\u00e9es par Dietze se rapportent toutes \u00e0 une exp\u00e9rience centrale, que l\u2019auteure examine patiemment\u00a0: celle de l\u2019\u00e9migration et de la \u00ab\u00a0remigration\u00a0\u00bb d\u2019un intellectuel allemand condamn\u00e9 \u00e0 l\u2019exil par les lois du Troisi\u00e8me Reich. Consid\u00e9r\u00e9 par ces lois comme \u00ab\u00a0non-aryen\u00a0\u00bb ou comme \u00ab\u00a0demi-juif\u00a0\u00bb, Plessner fut en effet forc\u00e9, en 1934, de prendre la route de Groningue \u2013 apr\u00e8s un s\u00e9jour infructueux \u00e0 Istanbul. Il choisit tout de m\u00eame, en 1951, de r\u00e9int\u00e9grer la R\u00e9publique f\u00e9d\u00e9rale d\u2019Allemagne et son milieu acad\u00e9mique en reconstruction. Un mouvement d\u2019aller et de retour qui, du point de vue de l\u2019historienne, se laisse interroger sous plusieurs angles\u00a0: celui des d\u00e9fis personnels, intellectuels et relationnels associ\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9migration scientifique aux Pays-Bas durant les ann\u00e9es\u00a01930, celui des motifs et des strat\u00e9gies ayant favoris\u00e9 un retour dans un pays qui s\u2019\u00e9tait pourtant montr\u00e9 si hostile, celui, enfin, du degr\u00e9 de r\u00e9int\u00e9gration de Plessner dans l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest, au terme d\u2019un si long exil.<\/p>\n<p>La biographie d\u00e9compose la trajectoire de Plessner en quatre grandes sections, que le lecteur d\u00e9couvrira lui-m\u00eame dans toute leur richesse. Le premier chapitre, qui couvre la vie de Plessner depuis sa naissance, \u00e0 Wiesbaden, en 1892, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de \u00ab\u00a0l\u2019arrachement forc\u00e9\u00a0\u00bb (p.\u00a087) en 1933, sert moins directement la vis\u00e9e historique de l\u2019ouvrage. Il offre cela dit un portrait tr\u00e8s instructif des sources et des influences th\u00e9oriques de Plessner avant et durant la p\u00e9riode la plus productive de sa vie sur le plan philosophique, et constitue \u00e0 ce titre un compl\u00e9ment tr\u00e8s int\u00e9ressant aux \u00e9crits autobiographiques de l\u2019auteur. Les relations personnelles et intellectuelles de Plessner (\u00e0 commencer par la relation avec Max Scheler, assombrie comme on sait par des accusations de plagiat) retiennent aussi l\u2019attention dans la mesure o\u00f9 elles nous offrent un aper\u00e7u des dynamiques qui pr\u00e9valaient au sein de l\u2019universit\u00e9 durant la r\u00e9publique de Weimar. Longtemps demeur\u00e9s infructueux, les efforts d\u00e9ploy\u00e9s par le jeune Plessner pour se tailler une place dans ce milieu semblaient enfin porter fruit, au d\u00e9but des ann\u00e9es\u00a01930, alors que la commission de nomination de la facult\u00e9 de philosophie de Cologne voyait en lui l\u2019\u00ab\u00a0unique candidat \u00e0 la succession de Max Scheler\u00a0\u00bb (p.\u00a072). La prise du pouvoir par le parti national-socialiste brisa toutefois abruptement les espoirs professionnels du jeune <em>Privatdozen<\/em>, qui, jet\u00e9 dans l\u2019incertitude, dut se r\u00e9soudre \u00e0 prendre la route des Pays-Bas.<\/p>\n<p>Les trois autres chapitres de l\u2019ouvrage, respectivement consacr\u00e9s \u00e0 \u00ab\u00a0la p\u00e9riode de l\u2019exil n\u00e9erlandais\u00a0\u00bb, \u00e0 \u00ab\u00a0la d\u00e9cision de revenir en Allemagne\u00a0\u00bb, et \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019exp\u00e9rience de remigrant dans la R\u00e9publique f\u00e9d\u00e9rale\u00a0\u00bb servent plus directement le projet scientifique de Dietze. Ils en d\u00e9veloppent les \u00ab\u00a0th\u00e8mes principaux\u00a0\u00bb (p.3). \u00c0 la faveur d\u2019un l\u00e9ger d\u00e9collement par rapport \u00e0 la vie individuelle de Plessner, l\u2019auteure scrute la nature, les modalit\u00e9s et les vis\u00e9es des contacts entretenus par le philosophe apr\u00e8s 1933, tant dans son pays d\u2019origine que dans son pays d\u2019accueil. Dans le second chapitre, les premi\u00e8res ann\u00e9es de Plessner \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Groningue, d\u2019abord en tant que collaborateur \u00e0 l\u2019institut de physiologie de son ami Buytendijk, ensuite \u00e0 titre de charg\u00e9 de cours et de professeur associ\u00e9, produisent l\u2019image d\u2019une acclimatation plut\u00f4t difficile. Plessner eut un premier temps un mal \u00e9vident \u00e0 s\u2019habituer \u00e0 cette nouvelle \u00ab\u00a0vie provinciale\u00a0\u00bb (p.\u00a083), qu\u2019il envisagea d\u2019ailleurs momentan\u00e9ment de quitter en sollicitant de l\u2019aide \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, notamment au Canada. Le d\u00e9but des ann\u00e9es\u00a01940 t\u00e9moigne n\u00e9anmoins d\u2019une adaptation ind\u00e9niable, l\u2019universit\u00e9 de Groningue ayant m\u00eame accept\u00e9 de cr\u00e9er un Institut de sociologie sur mesure afin de retenir les services de Plessner, et ce, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la discipline n\u2019\u00e9tait que tr\u00e8s peu enseign\u00e9e au pays. L\u2019enracinement graduel pr\u00e9parait cependant l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un d\u00e9racinement encore plus violent\u00a0: avec le durcissement du r\u00e9gime d\u2019occupation allemande, Plessner se vit \u00e0 nouveau forc\u00e9 de quitter ses fonctions universitaires en 1943, pour amorcer une existence semi-officielle dans la clandestinit\u00e9. Il fit son arriv\u00e9e \u00e0 Amsterdam en 1945, lit-on, \u00ab\u00a0probablement envelopp\u00e9 dans un tapis ou autre chose de semblable\u00a0\u00bb (p.196).<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me chapitre de l\u2019ouvrage, consacr\u00e9 \u00e0 la p\u00e9riode de l\u2019apr\u00e8s-guerre (1945-1951), d\u00e9crit l\u2019\u00ab\u00a0entre-deux\u00a0\u00bb (p.199) dans lequel Plessner dut t\u00e2cher de s\u2019orienter apr\u00e8s la lib\u00e9ration des Pays-Bas. N\u2019ayant jamais pleinement rompu avec son pays d\u2019origine, mais s\u2019\u00e9tant malgr\u00e9 tout accoutum\u00e9 aux exigences de la vie n\u00e9erlandaise, le sociologue reconverti exprime dans sa correspondance une impression d\u2019\u00e9cart\u00e8lement. Carola Dietze expose ainsi finement les conflits int\u00e9rieurs de Plessner, qui \u00e9tait \u00e0 la fois soucieux de se montrer reconnaissant envers sa terre d\u2019accueil, et press\u00e9 de retrouver la vie intellectuelle allemande sur laquelle il pouvait maintenant esp\u00e9rer laisser son empreinte (des chaires lui \u00e9taient en effet propos\u00e9es un peu partout en Allemagne). La perspective plus large adopt\u00e9e par l\u2019historienne permet en m\u00eame temps de d\u00e9montrer que la question de la remigration pouvait \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00eatre d\u00e9termin\u00e9e par des facteurs \u00e9chappant au contr\u00f4le des intellectuels ayant \u00e9migr\u00e9. Le destin de Plessner, dont la nomination \u00e0 une chaire de sociologie avait \u00e9t\u00e9 recommand\u00e9e en 1949 par l\u2019universit\u00e9 de Hambourg avant d\u2019\u00eatre bloqu\u00e9e pour des raisons politiques par le d\u00e9partement de l\u2019Enseignement sup\u00e9rieur, est ici mobilis\u00e9 pour nuancer l\u2019id\u00e9e voulant que le monde politique se soit particuli\u00e8rement engag\u00e9 dans le rappel des intellectuels en exil (p.\u00a0277). Ce n\u2019est en fin de compte qu\u2019en 1951 que Plessner fit son retour Allemagne, gr\u00e2ce \u00e0 une nomination \u00e0 la nouvelle chaire de sociologie de l\u2019universit\u00e9 Georgia-Augusta de G\u00f6ttingen.<\/p>\n<p>Le \u00ab\u00a0rattrapage personnel et professionnel\u00a0\u00bb est le th\u00e8me du quatri\u00e8me et dernier chapitre, qui d\u00e9peint l\u2019accession tardive de Plessner \u00e0 la vie universitaire qu\u2019il poursuivait depuis pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies. Carola Dietze puise notamment dans les r\u00e9cits de ses anciens \u00e9tudiants pour peindre l\u2019image d\u2019un professeur appr\u00e9ci\u00e9 et estim\u00e9, dont les r\u00e9flexions trouvaient une r\u00e9sonnance particuli\u00e8re chez les \u00e9tudiants ayant eux aussi eu l\u2019impression d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 priv\u00e9s de leur vie par la guerre. L\u2019historienne se concentre cependant sur la modalit\u00e9 des interactions de Plessner avec ceux de ses coll\u00e8gues ayant \u00e0 divers degr\u00e9s accept\u00e9 l\u2019instauration du r\u00e9gime national-socialiste. La discr\u00e9tion constamment maintenue par le nouveau professeur permet de recalibrer certaines th\u00e8ses \u00e9tablies au sein de la litt\u00e9rature sur la remigration. Le lecteur qui red\u00e9couvre aujourd\u2019hui le courant de l\u2019anthropologie philosophique allemande retiendra malgr\u00e9 tout les avis tranchants formul\u00e9s par Plessner \u00e0 l\u2019encontre d\u2019une \u00e9ventuelle nomination d\u2019Arnold Gehlen, qu\u2019il jugeait p\u00e9rilleux de r\u00e9habiliter \u00e0 l\u2019aune des \u00ab\u00a0tendances antis\u00e9mites et fascistes\u00a0\u00bb r\u00e9surgentes dans le milieu acad\u00e9mique allemand vers la fin des ann\u00e9es\u00a01950 (p.\u00a0405 et suivantes). Dans cette reconstruction de l\u2019universit\u00e9 allemande, l\u2019\u00e9lection de Plessner au poste de doyen de la facult\u00e9 de droit et des sciences de l\u2019\u00c9tat, puis son accession au poste de pr\u00e9sident de l\u2019universit\u00e9 de G\u00f6ttingen, confirment le succ\u00e8s de son processus d\u2019int\u00e9gration. Les derni\u00e8res pages du livre nous renseignent n\u00e9anmoins au sujet des tourments scientifiques r\u00e9currents du philosophe, incapable de chasser des \u00ab\u00a0sentiments d\u2019inutilit\u00e9 et de frustration\u00a0\u00bb (p.\u00a0434) vis-\u00e0-vis une influence qu\u2019il jugeait insatisfaisante sur la science de son temps. S\u2019il est vrai que le grand ouvrage d\u2019anthropologie philosophique que Plessner avait projet\u00e9 d\u2019\u00e9crire imm\u00e9diatement apr\u00e8s la guerre ne vit en fin de compte jamais le jour, on soulignera tout de m\u00eame la contribution r\u00e9guli\u00e8re du philosophe \u00e0 la discussion publique, jusqu\u2019\u00e0 son d\u00e9c\u00e8s en 1985.<\/p>\n<p>Le titre allemand traduit par \u00ab\u00a0Deuxi\u00e8me chance\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0<em>Nachgeholtes Leben<\/em> \u00bb, qui signifie litt\u00e9ralement \u00ab vie rattrap\u00e9e \u00bb) n\u2019est donc pas d\u00e9pourvu d\u2019ambigu\u00eft\u00e9. Bien que d\u2019un point de vue de biographique, la \u00ab deuxi\u00e8me vie \u00bb du remigrant Plessner lui permit de retrouver au moins en partie la vie qu\u2019il n\u2019avait jamais pu avoir, il demeure pourtant clair que sur le plan des id\u00e9es, l\u2019auteur n\u2019a jamais pu effacer l\u2019impression d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 injustement d\u00e9rob\u00e9 des ann\u00e9es qui auraient d\u00fb lui servir \u00e0 d\u00e9ployer l\u2019anthropologie philosophique par laquelle il esp\u00e9rait accomplir la \u00ab recr\u00e9ation de la philosophie \u00bb. Ainsi les mots de son ami Herbert Sch\u00f6ffler, selon lesquels un retour en Allemagne en 1951 devait permettre \u00e0 Plessner \u00ab d\u2019amorcer <em>enfin<\/em> [sa] destin\u00e9e\u00a0\u00bb (p.\u00a0218, nous soulignons), devaient d\u00e9j\u00e0 trahir, aux yeux du principal int\u00e9ress\u00e9, l\u2019impossibilit\u00e9 de retrouver le temps rong\u00e9 par l\u2019exil. Avec le recul, l\u2019expression \u00ab\u00a0deuxi\u00e8me chance\u00a0\u00bb conserve pourtant sa pertinence, pourvu que l\u2019on songe en m\u00eame temps \u00e0 la r\u00e9ception particuli\u00e8re, et pour ainsi dire en d\u00e9calage, de la philosophie plessn\u00e9rienne. Car le brillant ouvrage de Carola Dietze repr\u00e9sente aussi cela\u00a0: une nouvelle chance, pour une pens\u00e9e dont on commence seulement \u00e0 saisir toutes les implications, d\u2019\u00eatre lue et discut\u00e9e, comme l\u2019a toujours souhait\u00e9 Plessner.<\/p>\n<p><strong>Travaux suppl\u00e9mentaires cit\u00e9s<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p>1. Plessner, Helmuth (2017), <em>Les degr\u00e9s de l\u2019organique et l\u2019Homme. Introduction \u00e0 l\u2019anthropologie philosophique<\/em>, trad. par Pierre Osmo. (Paris\u00a0: Gallimard).<\/p>\n<p>2. Plessner, Helmuth (2003), <em>Macht und menschliche Natur<\/em>. (Frankfurt am Main\u00a0: Suhrkamp).<\/p>\n<p>3. Sch\u00fc\u00dfler, Kersten (2000), <em>Helmuth Plessner\u00a0: eine intellektuelle Biographie<\/em> (Berlin\u00a0: Philo Verlagsgesellschaft).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Carola Dietze, Helmuth Plessner (1892-1985). Une biographie intellectuelle. Trad. Anne-Sophie Anglaret et Florian Targa. Paris, \u00c9ditions de la Maison des sciences de l\u2019homme, 2022; 551 pages. ISBN : 978-2-7351-2752-8. Compte-rendu de Jean-Christophe Anderson, Universit\u00e9 Laval\/\u00c9cole Normale Sup\u00e9rieure de Paris Cette biographie intellectuelle de Helmuth Plessner (1892-1985), r\u00e9dig\u00e9e en allemand par Carola Dietze et d\u00e9sormais traduite [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":21,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[141],"tags":[297,274,280,164,298,299],"class_list":["post-13050","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-comptes-rendus","tag-anthropologie-philosophique","tag-heidegger-fr","tag-husserl-fr","tag-phenomenologie","tag-plessner","tag-scheler","et-doesnt-have-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"publishpress_future_action":{"enabled":false,"date":"2026-05-07 12:59:08","action":"Draft","newStatus":"draft","terms":[],"taxonomy":"category"},"publishpress_future_workflow_manual_trigger":{"enabledWorkflows":[]},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13050","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/21"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13050"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13050\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":13052,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13050\/revisions\/13052"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13050"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=13050"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=13050"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}