{"id":4420,"date":"2010-07-06T18:22:09","date_gmt":"2010-07-06T22:22:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.surfzen.com\/cscp\/2010\/07\/06\/philippe-grosos-lironie-du-reel-a-la-lumiere-du-romantisme-allemand.html"},"modified":"2010-07-06T18:22:09","modified_gmt":"2010-07-06T22:22:09","slug":"philippe-grosos-lironie-du-reel-a-la-lumiere-du-romantisme-allemand","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/2010\/07\/06\/philippe-grosos-lironie-du-reel-a-la-lumiere-du-romantisme-allemand","title":{"rendered":"Philippe Grosos, L\u2019ironie du r\u00e9el \u00e0 la lumi\u00e8re du romantisme allemand"},"content":{"rendered":"<p><strong>Philippe Grosos, <em>L\u2019ironie du r\u00e9el \u00e0 la lumi\u00e8re du romantisme allemand<\/em>. Lausanne\u00a0: \u00c9ditions L\u2019\u00c2ge d\u2019Homme, 2009; 164 pages. ISBN\u00a0: 978-2825139608.<\/strong><\/p>\n<p><em>Compte rendu de Dominic Desroches, Coll\u00e8ge Ahuntsic, Montr\u00e9al. Publi\u00e9 dans Symposium 14:2 (2010).<\/em><\/p>\n<p>L\u2019ironie est souvent comprise comme une critique n\u00e9gative. Appara\u00eet ironique en effet l\u2019insatisfait qui ne trouve plus son bonheur dans la r\u00e9alit\u00e9 et qui le dit indirectement. Sont ironiques par extension ses propos, car celui-ci n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 jouer avec les mots pour r\u00e9v\u00e9ler l\u2019absurdit\u00e9 d\u2019une situation. On pourra renforcer cette perception habituelle en se rappelant le premier sens de la figure de style\u00a0: l\u2019ironie est l\u2019art de dire le contraire de ce que l\u2019on pense afin de faire entendre un message, souvent n\u00e9gatif, une sorte de d\u00e9sapprobation. Ainsi l\u2019ironie appara\u00eet \u00e0 premi\u00e8re vue n\u00e9gative et ne para\u00eet pas prometteuse sur le plan philosophique. Or, dans ce constat, Philippe Grosos voit un d\u00e9fi, \u00e0 savoir montrer que de l\u2019ironie \u00e9merge toujours une r\u00e9alit\u00e9 qui ne se laisse r\u00e9cup\u00e9rer dans aucune entreprise de totalisation du sens. La lecture des auteurs romantiques permettra au professeur en philosophie continentale de l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne de rendre concr\u00e8te l\u2019intuition voulant que le r\u00e9el conserve en lui sa part d\u2019ironie et que la fameuse \u00ab\u00a0ironie du sort\u00a0\u00bb, souvent, soit plus ironique que l\u2019image que nous renvoie la figure de l\u2019antiphrase. Mais avant d\u2019entrer en mati\u00e8re et de montrer en quoi consiste l\u2019ironie du r\u00e9el, peut-\u00eatre est-il utile de dire un mot sur un auteur encore trop peu connu du public litt\u00e9raire et philosophique.<\/p>\n<p>Tout d\u2019abord, Philippe Grosos n\u2019en est plus \u00e0 ses premiers ouvrages et \u00e9labore d\u00e9sormais une pens\u00e9e originale. L\u2019ancien \u00e9tudiant de J.-F. Courtine, sp\u00e9cialiste des syst\u00e8mes de l\u2019id\u00e9alisme allemand, a en effet chemin\u00e9 depuis la publication de <em>Syst\u00e8me et subjectivit\u00e9<\/em>, chez Vrin, en 1996. Il se penche \u00e0 pr\u00e9sent sur les limites des syst\u00e8mes ferm\u00e9s \u00e0 rencontrer la totalit\u00e9 du sens. On osera dire\u2014c\u2019est bien s\u00fbr une image &#8211; que sa recherche consiste \u00e0 rep\u00e9rer des courants d\u2019air dans les syst\u00e8mes ferm\u00e9s, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 travailler des th\u00e8mes qui ne s\u2019associent pas commod\u00e9ment et qui interrogent la r\u00e9alit\u00e9 en fuite. La principale faiblesse du syst\u00e8me, on le sait entre autres depuis les \u00e9crits de Kierkegaard, se trouve dans son intol\u00e9rance envers la diff\u00e9rence, dans son manque d\u2019hospitalit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ce qui r\u00e9siste, plus pr\u00e9cis\u00e9ment dans son incapacit\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre les possibilit\u00e9s ouvertes par des concepts dont le sens n\u2019est pas fix\u00e9 ultimement. Cette v\u00e9rit\u00e9, Grosos l\u2019a bien sentie et veut en montrer la f\u00e9condit\u00e9. On en trouvera une preuve dans la mani\u00e8re avec laquelle, dans son <em>Inqui\u00e8te patience<\/em>, un essai paru en 2004, il pensait d\u00e9j\u00e0 le temps au moyen de concepts peu apparent\u00e9s, mais pourtant coexistensifs: la patience et l\u2019inqui\u00e9tude. La publication d\u2019un <em>P\u00e9guy philosophe<\/em> l\u2019ann\u00e9e suivante confirmait sa volont\u00e9 de penser avec la litt\u00e9rature, alors que la publication, en 2008, de son essai sur la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la musique traduisait sa capacit\u00e9 d\u2019ouverture aux arts. Pensant aux limites des concepts, plus sensible \u00e0 la r\u00e9ception du sens qu\u2019\u00e0 sa construction en syst\u00e8me, Philippe Grosos s\u2019impose depuis comme un r\u00e9novateur du concept d\u2019ironie, ce concept exigeant appartenant \u00e0 la riche tradition de la rh\u00e9torique classique, r\u00e9actualis\u00e9 au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle chez les Romantiques, dont la pluralit\u00e9 de sens est presque tomb\u00e9e dans l\u2019oubli aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p><strong>Une ironie en dehors du langage\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p>L\u2019ouvrage d\u00e9montre, en trois chapitres assez \u00e9gaux, la th\u00e8se voulant que l\u2019ironie soit beaucoup plus qu\u2019une figure de style. En effet, il d\u00e9fend l\u2019id\u00e9e que la lecture des auteurs romantiques permet de d\u00e9gager chez eux une attention soutenue \u00e0 l\u2019ironie du sort, au renversement de situation, \u00e0 l\u2019ironie du r\u00e9el. Pour d\u00e9velopper cette th\u00e8se voulant que l\u2019ironie prenne pied dans la r\u00e9alit\u00e9, l\u2019auteur \u00e9tudie l\u2019ironie sous l\u2019angle du s\u00e9rieux, du paradoxe et de la trag\u00e9die. L\u2019objectif est d\u2019entr\u00e9e de jeu tr\u00e8s clair\u00a0: montrer en trois chapitres ce que peut \u00eatre une philosophie de l\u2019ironie attentive aux renversements existentiels. Dit autrement, la lecture des Romantiques, avec Shakespeare en fin de compte, peut nous guider dans la d\u00e9couverte d\u2019une v\u00e9ritable \u00ab\u00a0ironie du r\u00e9el\u00a0\u00bb (22).<\/p>\n<p><strong>L\u2019ironie romantique chez les Schlegel et Jean Paul<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019ironie est d\u2019abord s\u00e9rieuse. Elle est s\u00e9rieuse en ce que son \u00e9tude exige plus que l\u2019attention aux concepts. Si Hegel s\u2019int\u00e9resse peu \u00e0 l\u2019ironie, c\u2019est parce que sa puissance conceptuelle lui appara\u00eet limit\u00e9e. Grosos ne nous cachera pas longtemps que la premi\u00e8re philosophie de l\u2019ironie, en r\u00e9ponse \u00e0 Hegel, est \u00e0 trouver dans le premier cercle dirig\u00e9 par l\u2019influent Friedrich Schlegel autour de la revue <em>Athen\u00e4um<\/em>. Mais pour bien faire comprendre son d\u00e9veloppement dans ce cercle \u00ab\u00a0romantique d\u2019I\u00e9na\u00a0\u00bb, l\u2019auteur retrace chez Kant et Fichte la construction du concept. Ici, le sp\u00e9cialiste des syst\u00e8mes veut montrer que le s\u00e9rieux de l\u2019ironie a partie li\u00e9e avec le <em>Witz<\/em> et la mauvaise plaisanterie, non sans se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 l\u2019existence d\u2019une ironie du sort. S\u2019il est vrai que le <em>Witz<\/em> reste un jeu d\u2019esprit, Schlegel n\u2019ignorait pas pour autant l\u2019existence de la r\u00e9alit\u00e9, Kierkegaard l\u2019avait bien relev\u00e9, bien qu\u2019il se montre incapable d\u2019y retrouver positivement la trace de l\u2019ironie.<\/p>\n<p>La lecture de Jean Paul (Johann Paul Richter) permet de franchir un pas de plus car sa <em>Vorschule der Aesthetik<\/em> (1804), marqu\u00e9e par les cat\u00e9gories de Baumgarten et inspir\u00e9e par le style de Swift et Sterne, revient sur le s\u00e9rieux ironique pour d\u00e9voiler une ironie sans amertume. Dans son rapport \u00e0 l\u2019humour, l\u2019ironie\u2014qui est \u00e0 entendre comme une critique sociale\u2014s\u2019\u00e9rige en modalit\u00e9 d\u2019existence, contre la totalisation\u00a0: \u00ab\u00a0Humour et ironie renversent ici la totalisation devenue inachevable, pr\u00e9cise Grosos, ils l\u2019annihilent\u00a0\u00bb (49). Il y a donc bien chez Jean Paul un d\u00e9but de philosophie de l\u2019ironie, notamment dans les \u00a7\u00a7 37\u201338 de la <em>Vorschule<\/em>, ce que refusait Kierkegaard dans sa th\u00e8se, et qu\u2019il convient de mettre \u00e0 jour dans le but d\u2019expliciter une ironie du r\u00e9el. Apr\u00e8s s\u2019\u00eatre rendue infinie, l\u2019ironie c\u00f4toiera le r\u00eave et la r\u00e9v\u00e9lation, et deviendra \u00ab\u00a0monde\u00a0\u00bb. L\u2019auteur aura donc montr\u00e9 comment l\u2019ironie est devenue, chez Jean Paul, une pr\u00e9figuration de l\u2019ironie du r\u00e9el (61).<\/p>\n<p><strong>Ses reprises critiques chez Tieck, Kierkegaard et Solger<\/strong><\/p>\n<p>Le chapitre II est consacr\u00e9 \u00e0 Tieck et \u00e0 l\u2019ironie paradoxale. Or, associer ironie et paradoxe, n\u2019est-ce pas d\u00e9j\u00e0 penser en termes kierkegaardiens\u00a0? Certes, la lecture de Tieck, critiqu\u00e9 par Kierkegaard dans sa th\u00e8se, culminera dans la conception kierkegaardienne de l\u2019ironie. Ce que Tieck apporte au dossier, c\u2019est d\u2019abord un int\u00e9r\u00eat renouvel\u00e9 pour l\u2019id\u00e9e d\u2019ironie elle-m\u00eame. En effet, l\u2019analyse des trois p\u00e9riodes de son \u0153uvre illustre que Jean Paul et lui partagent l\u2019id\u00e9e que l\u2019ironie peut avoir deux sens\u00a0; elle peut \u00eatre superficielle ou authentique. Mais Tieck n\u2019est pas Jean Paul\u00a0: s\u2019il propose une critique sociale, il s\u2019approche du terrain existentiel \u00e0 travers le th\u00e8me de l\u2019amour. Tieck impose au concept d\u2019ironie une radicalisation, une descente vers la r\u00e9alit\u00e9. Car distinguer l\u2019illusion du r\u00e9el, c\u2019est accomplir un pas de plus\u2014et Kierkegaard ne le reniera pas\u2014en faisant du moment ironique un <em>discriminen<\/em> existentiel. La lecture des <em>Amours de la belle Maguelonne et de Pierre de Provence<\/em> illustre les liens entre l\u2019ironie et les renversements potentiels de l\u2019amour puisque les \u00e9preuves qui lui sont impos\u00e9es traduisent un rapport \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire la possibilit\u00e9 d\u2019un destin impr\u00e9vu, donnant sur un malheur ou un bonheur. Le r\u00e9el, et la preuve est facile \u00e0 faire, est ironique en ce qu\u2019il comporte toujours une part paradoxale, la possibilit\u00e9 d\u2019un retournement.<\/p>\n<p>La th\u00e8se centrale se dit alors ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ressaisi hors syst\u00e8me<\/em>, \u00e9crit l\u2019auteur en italique, <em>le r\u00e9el n\u2019est pas possible avant que d\u2019\u00eatre<\/em>, et c\u2019est pourquoi, ne relevant d\u2019aucune ma\u00eetrise, il n\u2019est anticipable (sic) que pour existence s\u2019\u00e9tant d\u00e9j\u00e0 soustraite \u00e0 toute temporalisation et ouverture, au risque de son propre effondrement. <em>Mais \u00e9nonc\u00e9 en sa v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire ironiquement, le r\u00e9el est alors incroyable<\/em> [\u2026]\u00a0\u00bb (76). Dans ce contexte, l\u2019int\u00e9r\u00eat pour Tieck r\u00e9side dans l\u2019ivresse de l\u2019amour traduisant l\u2019ironie du r\u00e9el car l\u2019amour ne se contr\u00f4le pas, il appara\u00eet r\u00e9ellement sous forme d\u2019\u00e9preuve\u00a0: \u00ab\u00a0La troisi\u00e8me \u00e9preuve que fait encourir l\u2019ivresse amoureuse, c\u2019est enfin et fondamentalement celle de l\u2019ironie, non bien s\u00fbr au sens de l\u2019ironie langagi\u00e8re qui fait habituellement l\u2019orgueil de son locuteur [\u2026], mais \u00e0 l\u2019inverse au sens d\u2019une <em>ironie du r\u00e9el<\/em>. La rencontre amoureuse et passionnelle tient en effet sa r\u00e9alit\u00e9 d\u2019\u00eatre, note Grosos, comme tout ce qui est effectif, aussi injustifiable qu\u2019impr\u00e9visible. [\u2026] Une chose arrive, puis son contraire\u00a0: on croit une situation stable, elle se renverse\u00a0\u00bb (88). L\u2019ironie n\u2019est donc pas seulement une figure, un point de passage, c\u2019est la manifestation paradoxale de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce paradoxe, on l\u2019a dit, est l\u2019affaire du solitaire de Copenhague. Dans sa th\u00e8se de 1841 intitul\u00e9e <em>Le concept d\u2019ironie constamment rapport\u00e9 \u00e0 Socrate<\/em>, Kierkegaard fait de l\u2019ironie l\u2019objet d\u2019un d\u00e9bat d\u00e9cisif entre les Anciens et les Modernes, pr\u00e9cis\u00e9ment chez les Romantiques allemands. Appliquant lui-m\u00eame l\u2019ironie au concept d\u2019ironie qu\u2019il veut \u00e9tudier, il critique l\u2019oubli \u00ab\u00a0<em>de<\/em> <em>la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019ironie <\/em>\u00bb chez Hegel (<em>Le concept d\u2019ironie<\/em>, p. 240), afin de proposer une perspective existentielle capable de corriger les exc\u00e8s d\u2019enthousiasme des Romantiques de la nature. Dans la th\u00e8se, l\u2019ironie est paradoxe. Elle est paradoxe car son essence ne correspond pas \u00e0 sa manifestation. L\u2019originalit\u00e9 de la relecture de Grosos consiste entre autres \u00e0 montrer que Kierkegaard, poursuivant son travail \u00e0 partir du commentaire de la <em>Symbolik des Tr\u00e4umes<\/em> de G. H. Schubert, met l\u2019accent sur la critique des Romantiques, tout en distinguant aussi les ironies ex\u00e9cutive et contemplative de l\u2019ironie de la nature \u00e0 laquelle elles font \u00e9cho. Si l\u2019auteur ne retrace qu\u2019un seul passage de l\u2019ironie du r\u00e9el chez Kierkegaard, bien que celui-ci \u00e9crive par exemple que l\u2019ironie \u00ab\u00a0peut se retourner contre la vie enti\u00e8re\u00a0\u00bb (<em>Le concept d\u2019ironie<\/em>, p. 232), c\u2019est sans doute parce que Kierkegaard la situe dans la subjectivit\u00e9. Elle a d\u2019ailleurs pour lui un sens n\u00e9gatif en ce qu\u2019elle rel\u00e8ve du romantisme\u2014une tendance moderne qui manque r\u00e9solument du s\u00e9rieux socratique\u2014associ\u00e9e au moi et \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9vation abstraite de la subjectivit\u00e9. Si l\u2019ironie fait l\u2019objet de distinctions th\u00e9oriques, elle demeurera toujours l\u2019affaire de la subjectivit\u00e9 aux prises avec la r\u00e9alit\u00e9, ce qui nous am\u00e8ne \u00e0 la comprendre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la topologie existentielle.<\/p>\n<p>Point de d\u00e9part de la pens\u00e9e de Kierkegaard, l\u2019ironie devient un concept structurel. Si l\u2019ironie existentielle r\u00e9pond \u00e0 la pens\u00e9e socratique, au syst\u00e8me id\u00e9aliste de Hegel, au romantisme des Schlegel, Tieck et Solger, elle vient aussi servir de pont vers l\u2019\u00e9thique dans la topologie. C\u2019est par l\u2019ironie en effet que le sujet r\u00e9alise les limites de sa conception de vie, les failles de sa personnalit\u00e9, et se voit oblig\u00e9 d\u2019accomplir le saut dans l\u2019\u00e9thique, c\u2019est-\u00e0-dire dans la r\u00e9alit\u00e9, face aux contradictions de l\u2019esth\u00e9tique. Si Kierkegaard s\u2019est int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 l\u2019ironie en la situant dans une perspective existentielle, en l\u2019opposant \u00e0 l\u2019humour, il l\u2019a mobilis\u00e9e aussi et surtout\u2014l\u2019auteur aurait pu en parler davantage\u2014dans le but de construire une pseudonymie pouvant communiquer un message indirect, non sans ironie avec la vie elle-m\u00eame. L\u2019ironie travaille donc \u00e0 plusieurs niveaux et sert plusieurs causes \u00e0 la fois. L\u2019auteur aura eu la pr\u00e9sence d\u2019esprit de noter \u00e0 la fin de son chapitre que l\u2019ironie kierkegaardienne n\u2019est pas r\u00e9conciliatrice. Si Kierkegaard cherchait \u00e0 retrouver la conversion au c\u0153ur du christianisme, une th\u00e9ologie de la r\u00e9conciliation n\u2019aurait pu cohabiter avec le projet philosophico-litt\u00e9raire, baign\u00e9 de <em>Naturphilosophie<\/em>, des Romantiques (114). La relecture attentive de la th\u00e8se de Kierkegaard aura permis \u00e0 l\u2019auteur de mettre en lumi\u00e8re des points qui \u00e9chappent aux sp\u00e9cialistes de Kierkegaard, tout en lui faisant franchir une \u00e9tape d\u00e9cisive dans la d\u00e9monstration de sa th\u00e8se.<\/p>\n<p>Le dernier chapitre se penche sur la trag\u00e9die propre \u00e0 toute r\u00e9alit\u00e9.\u00a0 La lecture de Solger implique une analyse esth\u00e9tique et philosophique. Car non seulement chez lui la beaut\u00e9 est attirante, mais elle an\u00e9antit aussi ce qu\u2019elle \u00e9claire. Produite par l\u2019esprit de l\u2019artiste, l\u2019ironie embrasse tout le r\u00e9el au point d\u2019an\u00e9antir la chose belle. Le penseur de l\u2019Id\u00e9e ne peut pas ne pas voir dans la beaut\u00e9 la pr\u00e9sence de l\u2019ironie; pour lui, le plaisir et le malheur sont \u00e0 trouver dans l\u2019exp\u00e9rience du beau. Il a vu que la synth\u00e8se recherch\u00e9e par les id\u00e9alistes est impossible et que l\u2019ironie appelle toujours d\u00e9j\u00e0 une conscience tragique. Grosos profite de cette \u0153uvre peu connue pour lier enthousiasme et ironie, comme Kierkegaard dans sa th\u00e8se, afin de montrer que chez Solger, l\u2019existence m\u00eame s\u2019\u00e9rige en art et que l\u2019ironie, aux confins de l\u2019essence et de la r\u00e9alit\u00e9, est le fruit le plus parfait de l\u2019entendement artistique. Aux yeux de Solger, il y a plus encore : le po\u00e8te doit non seulement concevoir son \u0153uvre ironiquement, mais il doit aussi transformer l\u2019existence de Dieu en ironie.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin de ce chapitre, l\u2019auteur nous r\u00e9serve une belle surprise puisqu\u2019il nous propose un d\u00e9veloppement sur l\u2019ironie tragique chez Shakespeare. Les passages retenus de la vie d\u2019Henry V montrent que la distance critique chez Shakespeare appartient \u00e0 la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 et que, bien avant les Romantiques, l\u2019auteur de <em>Hamlet<\/em> avait saisi le r\u00f4le d\u00e9cisif de l\u2019ironie propre \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 dans la repr\u00e9sentation de ses intrigues. La belle \u00e9tude du grand dramaturge anglais se r\u00e9sumera ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0Le th\u00e9\u00e2tre shakespearien est donc trop conscient de l\u2019ironie du monde pour croire na\u00efvement \u00e0 l\u2019h\u00e9ro\u00efsme des h\u00e9ros, et c\u2019est pourquoi, avant m\u00eame de les faire parler ou d\u2019exposer leurs faits d\u2019arme, il les met ironiquement \u00e0 distance\u00a0\u00bb (152).<\/p>\n<p>En retournant la quatri\u00e8me de couverture, on r\u00e9alise que ce petit livre de Philippe Grosos n\u2019est pas une ex\u00e9g\u00e8se de plus des \u00e9crits romantiques, ni un r\u00e8glement de compte avec les penseurs syst\u00e9matiques, mais s\u2019inscrit plut\u00f4t dans une d\u00e9marche originale visant \u00e0 ressaisir les rapports complexes entre l\u2019individu et les retournements existentiels auxquels il est forc\u00e9 de participer. Rompu \u00e0 la ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019art, pr\u00e9cis dans son argumentation, Grosos nous livre ici un essai stimulant et r\u00e9flexif dans la lign\u00e9e des meilleurs textes de Henry Maldiney. S\u2019il est synth\u00e9tique et bien \u00e9crit, il m\u00e9rite de tomber dans les bonnes mains, \u00e0 savoir celles de lectrices et de lecteurs sensibles \u00e0 la vie, passionn\u00e9s par une existence qui peut blesser et gu\u00e9rir aussi. Car l\u2019ironie du r\u00e9el qu\u2019explicite l\u2019auteur\u2014redisons-le autrement\u2014ne peut appara\u00eetre qu\u2019\u00e0 des herm\u00e9neutes ouverts \u00e0 la nouveaut\u00e9 et capables d\u2019hospitalit\u00e9, des individus dispos\u00e9s \u00e0 recueillir les enseignements d\u2019un r\u00e9el qui peut certes d\u00e9cevoir, tout en rendant aussi et en m\u00eame temps terriblement heureux.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Philippe Grosos, L\u2019ironie du r\u00e9el \u00e0 la lumi\u00e8re du romantisme allemand. Lausanne\u00a0: \u00c9ditions L\u2019\u00c2ge d\u2019Homme, 2009; 164 pages. ISBN\u00a0: 978-2825139608. Compte rendu de Dominic Desroches, Coll\u00e8ge Ahuntsic, Montr\u00e9al. Publi\u00e9 dans Symposium 14:2 (2010). L\u2019ironie est souvent comprise comme une critique n\u00e9gative. 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