{"id":4518,"date":"2012-01-29T16:16:17","date_gmt":"2012-01-29T21:16:17","guid":{"rendered":"http:\/\/www.surfzen.com\/cscp\/2012\/01\/29\/stefan-kristensen-parole-et-subjectivite-2.html"},"modified":"2012-01-29T16:16:17","modified_gmt":"2012-01-29T21:16:17","slug":"stefan-kristensen-parole-et-subjectivite-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/2012\/01\/29\/stefan-kristensen-parole-et-subjectivite-2","title":{"rendered":"Stefan Kristensen, Parole et Subjectivit\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><strong>Stefan Kristensen, Parole et Subjectivit\u00e9. Merleau-Ponty et la ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019expression. Hildesheim, Georg Olms Verlag, 2010; 230 pages. ISBN 978-3487144344.<\/strong><\/p>\n<p><em>Compte rendu d\u2019Elodie Boublil, McGill University. Publi\u00e9 dans Symposium 16:1 (2012).<\/em><\/p>\n<p>Dans une note de travail du Visible et l\u2019invisible, datant de f\u00e9vrier 1959, Merleau-Ponty consignait la remarque suivante : \u00ab Reste le probl\u00e8me du passage du sens perceptif au sens langagier, du comportement \u00e0 la th\u00e9matisation \u00bb (VI, 227). Si les ouvrages et les articles consacr\u00e9s aux notions de sens et d\u2019expression ainsi qu\u2019\u00e0 la question du langage dans l\u2019\u0153uvre de Merleau-Ponty sont nombreux, rares sont les investigations reprenant la t\u00e2che m\u00eame propos\u00e9e par le philosophe dans cette note, laquelle vise une \u00e9lucidation tant \u00e9pist\u00e9mologique qu\u2019ontologique \u2013 voire m\u00eame anthropologique \u2013 de l\u2019articulation des sens perceptif et langagier. Tel est n\u00e9anmoins le but que poursuit Stefan Kristensen dans un livre qui nomme et repense le probl\u00e8me fondamental d\u00e9clin\u00e9, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, par toute ph\u00e9nom\u00e9nologie : comment dire le ph\u00e9nom\u00e8ne ? Comment constituer ou exprimer le sens d\u2019une perception ?<\/p>\n<p>L\u2019auteur retrace ainsi la gen\u00e8se de ce questionnement, de Husserl \u00e0 Pato\u010dka, en insistant plus longuement sur l\u2019apport mais aussi sur les apories de la pens\u00e9e de Merleau-Ponty. En cela r\u00e9side l\u2019originalit\u00e9 de cet ouvrage qui ne se limite pas \u00e0 un commentaire pourtant d\u00e9j\u00e0 approfondi des ph\u00e9nom\u00e9nologies du langage ici rassembl\u00e9es (Husserl, Gurwitsch, Merleau-Ponty). En effet, l\u2019auteur n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 interroger philosophiquement les fondations de ces derni\u00e8res et \u00e0 proposer \u00e0 son tour des pistes d\u2019interpr\u00e9tation en vue d\u2019une compr\u00e9hension renouvel\u00e9e du \u00ab passage du sens perceptif au sens langagier \u00bb, des rapports entre parole et subjectivit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire en vue d\u2019une red\u00e9finition ph\u00e9nom\u00e9nologique de la v\u00e9rit\u00e9 qui \u00e9chapperait autant au paradigme de l\u2019ad\u00e9quation qu\u2019\u00e0 sa r\u00e9duction au pur r\u00e9gime propositionnel, afin d\u2019\u00eatre, avant toutes choses, la v\u00e9rit\u00e9 d\u2019une subjectivit\u00e9 d\u00e9chir\u00e9e et travaill\u00e9e par le mouvement m\u00eame de son existence.<\/p>\n<p>Cette nouvelle exploration des concepts de sens et d\u2019expression d\u00e9bute par un examen minutieux de la ph\u00e9nom\u00e9nologie de Husserl et de la mani\u00e8re dont le probl\u00e8me de l\u2019intentionnalit\u00e9 peut \u00eatre ressaisi au niveau de l\u2019articulation des v\u00e9cus expressifs et non expressifs. Dans ce premier chapitre, l\u2019auteur revient sur le concept husserlien de no\u00e8me et y voit l\u2019embl\u00e8me d\u2019une tension entre l\u2019expressivit\u00e9 fondamentale des v\u00e9cus et les significations stabilis\u00e9es du langage. Le deuxi\u00e8me chapitre met en exergue la tentative husserlienne pour penser une certaine autonomie du sens perceptif \u2013 notamment au travers de l\u2019\u00e9laboration des synth\u00e8ses passives. Selon l\u2019auteur, la ph\u00e9nom\u00e9nologie g\u00e9n\u00e9tique \u00e9choue cependant \u00e0 saisir l\u2019irr\u00e9ductibilit\u00e9 du v\u00e9cu \u00e0 la sph\u00e8re linguistique puisque la pr\u00e9s\u00e9ance accord\u00e9e \u00e0 la logique et aux structures pr\u00e9dicatives du jugement garantirait toujours le primat du sens langagier sur le sens perceptif et d\u00e9noterait la persistance d\u2019une caract\u00e9risation substantialiste de la subjectivit\u00e9. En somme, chez Husserl, \u00ab\u00a0 le probl\u00e8me du passage de la perception au langage ne se pose pas, pour la raison tr\u00e8s simple que cette conscience est d\u00e9j\u00e0 une conscience parlante \u00bb (46).<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me chapitre, intitul\u00e9 \u00ab Vers une herm\u00e9neutique de la chair \u00bb, examine alors la philosophie de Merleau-Ponty afin de voir dans quelle mesure ce dernier propose un mod\u00e8le de synth\u00e8se perceptive qui permettrait de penser l\u2019expressivit\u00e9 de la perception ind\u00e9pendamment des jugements pr\u00e9dicatifs et ce afin de pouvoir, par la suite, penser les rapports de la perception au langage. Une br\u00e8ve \u00e9tude des th\u00e8ses de Gurwitsch aura permis de montrer l\u2019importance et l\u2019influence du mod\u00e8le Gestaltiste pour reformuler le no\u00e8me perceptif et pour penser sa structure et sa signification en termes de coh\u00e9rence et non plus en termes d\u2019ad\u00e9quation. D\u00e9termin\u00e9 \u00e9galement par l\u2019influence de la Gestalt, le r\u00f4le de Merleau-Ponty dans cette red\u00e9finition intervient \u00e0 double titre : il s\u2019agit, premi\u00e8rement, dans la Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception, d\u2019\u00e9chapper au \u00ab positivisme ph\u00e9nom\u00e9nologique \u00bb et de sortir de l\u2019attitude cat\u00e9goriale qui manque la dimension corporelle, c\u2019est-\u00e0-dire charnelle, de l\u2019unit\u00e9 du sens perceptif. Se r\u00e9f\u00e9rant au cours de 1953 sur \u00ab le monde sensible et le monde de l\u2019expression \u00bb, Kristensen montre ainsi que le sch\u00e9ma corporel s\u2019accomplit dans un sch\u00e9ma praxique au m\u00eame titre que la parole, l\u2019expression venant animer et individuer des structures linguistiques socialement et historiquement d\u00e9termin\u00e9es : \u00ab il s\u2019agit dans les deux cas de syst\u00e8mes de signes diacritiques sur un fond impossible \u00e0 th\u00e9matiser mais qui est condition de toute th\u00e9matisations \u00bb (94). Puis, dans un deuxi\u00e8me temps, il convient de penser la subjectivit\u00e9 comme \u00ab inh\u00e9rence au monde \u00bb (PhP, 464), afin de penser l\u2019expressivit\u00e9 intrins\u00e8que des v\u00e9cus ind\u00e9pendamment des id\u00e9alit\u00e9s logiques et de caract\u00e9riser ph\u00e9nom\u00e9nologiquement la mani\u00e8re dont elle rejaillit dans le monde commun des significations.<\/p>\n<p>Cette seconde voie est approfondie et questionn\u00e9e dans les chapitres 4 et 5 du livre au sein desquels l\u2019auteur se penche sur la caract\u00e9risation merleau-pontienne des rapports entre parole et subjectivit\u00e9, au moyen d\u2019une analyse portant sur les notions de \u00ab parole parlante \u00bb et de \u00ab sublimation \u00bb. Les r\u00e9flexions de Merleau-Ponty sur la litt\u00e9rature, et notamment sur l\u2019\u0153uvre de Paul Val\u00e9ry, d\u00e9crivent la fa\u00e7on dont la parole peut \u00eatre cr\u00e9atrice et ouvrir de nouvelles possibilit\u00e9s, de nouveaux horizons au sein de la langue. L\u2019institution du sens s\u2019op\u00e8re donc au creux m\u00eame du mouvement expressif et refonde sans cesse les significations personnelles et collectives associ\u00e9es \u00e0 une parole donn\u00e9e. Cette mutation, cette m\u00e9tamorphose incessante du sens, est rendue possible gr\u00e2ce \u00e0 la souplesse du corps signifiant qu\u2019est la parole. Cette plasticit\u00e9 repose sur un processus de sublimation, \u00ab mouvement par lequel appara\u00eet la structure essentielle du sensible \u00bb (155). Ce mouvement traduit la r\u00e9ponse merleau-pontienne \u00e0 cette question du passage du sens perceptif au sens conceptuel, de la transition possible entre le domaine de l\u2019expression et le champ de l\u2019institution. Kristensen met ainsi en exergue la dimension ontologique de cette description ph\u00e9nom\u00e9nologique en montrant bien en quoi elle instaure un rapport de Fundierung entre la sph\u00e8re des choses muettes et le langage des soci\u00e9t\u00e9s et des histoires humaines. Cette relation repose elle-m\u00eame sur l\u2019id\u00e9e d\u2019une r\u00e9versibilit\u00e9 entre l\u2019intentionnalit\u00e9 qui meut la chair et l\u2019intentionnalit\u00e9 d\u2019acte du geste linguistique. N\u00e9anmoins, selon l\u2019auteur, la conception merleau-pontienne atteindrait ses limites dans une forme d\u2019indiff\u00e9renciation ontologique qui ferait dispara\u00eetre une subjectivit\u00e9 que des imp\u00e9ratifs historiques, politiques et esth\u00e9tiques nous incombent de situer.<\/p>\n<p>Le dernier chapitre du livre de Kristensen confronte alors cette ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019expression aux th\u00e9ories de Pato\u010dka, Foucault et Deleuze, notamment, portant sur la dimension dynamique qui unit la subjectivit\u00e9 \u00e0 son expression. Ce chapitre r\u00e9ussit brillamment \u00e0 contester l\u2019opposition radicale souvent d\u00e9peinte entre les r\u00e9sultats de la ph\u00e9nom\u00e9nologie et les conclusions du postmodernisme. La notion de mouvement et la r\u00e9habilitation d\u2019un champ anthropologique au c\u0153ur m\u00eame de la ph\u00e9nom\u00e9nologie, \u00e0 travers l\u2019\u0153uvre de Merleau-Ponty, permettraient en effet de repenser les probl\u00e9matiques de la subjectivit\u00e9 et de la v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 l\u2019aune d\u2019une conception unifi\u00e9e de la vie du sujet et de son expression.<\/p>\n<p>Cet ouvrage constitue donc un apport majeur \u00e0 la compr\u00e9hension des travaux de Merleau-Ponty sur le langage. Il t\u00e9moigne aussi, de mani\u00e8re ambitieuse, d\u2019une ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019expression qui n\u2019aurait pas peur de s\u2019enraciner dans une formulation ontologique et anthropologique pour d\u00e9crire son mouvement. On pourrait cependant regretter l\u2019absence d\u2019un dialogue plus approfondi avec l\u2019herm\u00e9neutique de Ricoeur \u2013 uniquement mentionn\u00e9e dans le contexte d\u2019une r\u00e9flexion sur la sublimation \u2013 dont les travaux sur la construction narrative de la subjectivit\u00e9 et de l\u2019identit\u00e9 et sur les modalit\u00e9s doxiques font un interlocuteur privil\u00e9gi\u00e9 de cette ph\u00e9nom\u00e9nologie renaissante. En second lieu, il eut \u00e9t\u00e9 int\u00e9ressant de s\u2019interroger plus vivement sur les r\u00e9percussions d\u2019une telle conception de la parole dans les champs de la philosophie politique et sociale contemporaine, d\u2019autant plus que l\u2019ouvrage se dit motiv\u00e9 par une forme d\u2019urgence relative \u00e0 l\u2019impuissance de la parole et du silence face \u00e0 la violence et \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience traumatique. Enfin, il nous semble que la disqualification de la conception merleau-pontienne du passage du perceptif au linguistique reste partiellement justifi\u00e9e puisqu\u2019elle ne va pas jusqu\u2019\u00e0 interroger la pr\u00e9sence d\u2019une pens\u00e9e de la subjectivit\u00e9 d\u00e9sirante au sein m\u00eame de l\u2019\u0153uvre du philosophe fran\u00e7ais. Il ne nous para\u00eet en effet pas exclu d\u2019envisager l\u2019existence \u00ab d\u2019une th\u00e9orie de la v\u00e9rit\u00e9 bas\u00e9e sur la structure de [la] vie du d\u00e9sir \u00bb comme arri\u00e8re-plan, comme fond d\u2019une \u00e9criture philosophique dont la \u00ab parole parlante \u00bb serait encore \u00e0 d\u00e9couvrir derri\u00e8re les s\u00e9dimentations des commentaires institu\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Stefan Kristensen, Parole et Subjectivit\u00e9. Merleau-Ponty et la ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019expression. Hildesheim, Georg Olms Verlag, 2010; 230 pages. 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