{"id":4620,"date":"2014-02-12T12:50:10","date_gmt":"2014-02-12T17:50:10","guid":{"rendered":"http:\/\/www.surfzen.com\/cscp\/2014\/02\/12\/babette-babich-la-fin-de-la-pensee-2.html"},"modified":"2017-11-08T16:14:57","modified_gmt":"2017-11-08T21:14:57","slug":"babette-babich-la-fin-de-la-pensee-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/2014\/02\/12\/babette-babich-la-fin-de-la-pensee-2","title":{"rendered":"Babette Babich, La fin de la pens\u00e9e?"},"content":{"rendered":"<p>[amazon_link asins=&rsquo;2296560164&prime; template=&rsquo;CSCP&rsquo; store=&rsquo;cs066b-20&prime; marketplace=&rsquo;CA&rsquo; link_id=&rsquo;dcb57702-c4c9-11e7-8a4d-a5e5cd93cf1e&rsquo;]<\/p>\n<p><strong>Babette Babich, <i>La fin de la pens\u00e9e? Philosophie analytique contre philosophie continentale.<\/i> Paris, L\u2019Harmattan, 2012; 120 pages. ISBN:\u00a0978-2296560161.<\/strong><\/p>\n<p><em>Compte-rendu de St\u00e9phane Madelrieux, Universit\u00e9 Lyon III. \u00a0<\/em><\/p>\n<p>Il existe peu de travaux en langue fran\u00e7aise sur les relations entre philosophie analytique et philosophie continentale. <i>La dispute<\/i> de Pascal Engel (Minuit, 1997) ayant \u00e9t\u00e9 \u00e9crit dans le but d\u2019introduire \u00e0 la philosophie analytique, on pouvait esp\u00e9rer qu\u2019un livre sur le m\u00eame sujet \u00e9crit du point de vue continental permettrait d\u2019\u00ab\u00a0approfondir le d\u00e9bat\u00a0\u00bb, comme l\u2019affirme la quatri\u00e8me de couverture du livre de Babette Babich. Il n\u2019en est rien, h\u00e9las, et on peut m\u00eame dire que la dispute a vir\u00e9 en bavardages. Il faut d\u2019abord dire qu\u2019il est \u00e9crit \u2014 ou traduit \u2014 dans un fran\u00e7ais plus qu\u2019approximatif, et que les tr\u00e8s nombreuses fautes de grammaire rendent certaines phrases inintelligibles. Contrairement au slogan c\u00e9l\u00e8bre, les \u00e9ditions de L\u2019Harmattan cherchent sans doute \u00e0 p\u00e9rir en publiant le plus possible et dans la plus grande h\u00e2te. L\u2019ouvrage r\u00e9unit trois courtes \u00e9tudes, l\u2019une sur la mont\u00e9e de la philosophie analytique en France, la deuxi\u00e8me sur la question de la diff\u00e9rence entre les deux types de philosophie, la derni\u00e8re sur le rapport de la philosophie \u00e0 la science \u00e0 partir de l\u2019affaire Sokal. L\u2019auteure semble reprendre \u00e0 son compte l\u2019affirmation de Heidegger selon laquelle la science ne pense pas; comme la philosophie analytique se calque selon elle sur le mod\u00e8le de la science, elle ne pense pas non plus; et puisque cette philosophie est aujourd\u2019hui dominante dans le monde universitaire et \u00e9ditoriale, ou tend \u00e0 le devenir comme en France, il faut d\u00e9fendre co\u00fbte que co\u00fbte l\u2019existence et la sp\u00e9cificit\u00e9 de la philosophie continentale contre son \u00ab\u00a0appropriation\u00a0\u00bb par la philosophie analytique, car \u00ab\u00a0sans la philosophie il n\u2019est pas d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la pens\u00e9e\u00a0\u00bb (p. 99, derni\u00e8re phrase).<\/p>\n<p>Alors que le livre commen\u00e7ait par un \u00e9loge du pluralisme contre l\u2019intol\u00e9rance de la philosophie analytique qui refuserait \u00e0 la philosophie continentale le statut m\u00eame de philosophie, il se termine donc par une condamnation sym\u00e9trique\u00a0: on devine, m\u00eame si l\u2019auteure ne le dit pas explicitement, qu\u2019\u00e0 ses yeux un philosophe analytique ne pense pas encore ni m\u00eame ne peut \u00ab\u00a0acc\u00e9der \u00e0 la pens\u00e9e\u00a0\u00bb, mais tout au plus se contente-t-il de calculer \u2014 comme si l\u2019analyse logique \u00e9tait au langage et \u00e0 la pens\u00e9e ce que le barrage hydro\u00e9lectrique est au cours d\u2019eau. Il y a donc ceux qui savent s\u2019ouvrir \u00e0 la pens\u00e9e philosophique questionnante et ceux qui cherchent \u00e0 enr\u00e9gimenter la pens\u00e9e et le langage dans des lois pour \u00e9riger un tribunal jugeant du sens et du non-sens des \u00e9nonc\u00e9s. On aura reconnu des th\u00e8mes familiers de Heidegger, m\u00eame si B. Babich ne fait qu\u2019en esquisser les contours : la philosophie doit se faire non pas scientifique, mais po\u00e9tique (d\u2019o\u00f9 l\u2019\u00e9loge de l\u2019obscurit\u00e9 et de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 contre l\u2019id\u00e9al de clart\u00e9 analytique), car par la po\u00e9sie l\u2019homme manifeste le monde, au lieu de chercher \u00e0 en exploiter les ressources, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que le po\u00e8te a d\u2019abord renonc\u00e9 \u00e0 subjuguer le langage pour le laisser advenir dans son essence. Il n\u2019est pas s\u00fbr qu\u2019une telle caract\u00e9risation des deux philosophies soit le meilleur moyen pour amorcer une \u00ab\u00a0authentique conversation\u00a0\u00bb (p. 65), comme semble pourtant l\u2019appeler de ses v\u0153ux l\u2019auteure. On retombe au contraire sur les accusations famili\u00e8res\u00a0: agressivit\u00e9 intol\u00e9rante, scientisme et technicisme, platitude du questionnement, qui font \u00e9cho aux accusations inverses de dogmatisme, de mysticisme po\u00e9tique, d\u2019obscurit\u00e9 et de non-sens. Il semble donc que pour l\u2019auteure rien n\u2019ait chang\u00e9\u00a0 philosophiquement dans les termes du d\u00e9bat depuis la confrontation entre Carnap et Heidegger, m\u00eame si institutionnellement la philosophie analytique en est venue \u00e0 dominer le paysage. Elle emprunte d\u2019ailleurs le plus souvent sa d\u00e9finition de la philosophie analytique au positivisme logique (dissolution des pseudo-probl\u00e8mes de la m\u00e9taphysique par le moyen de l\u2019analyse logique du langage), et celle de la philosophie continentale \u00e0 Heidegger (s\u2019ouvrir au questionnement lui-m\u00eame, plut\u00f4t que fournir des solutions) \u2014 comme si rien ne s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 depuis les ann\u00e9es 1930 et comme si la diversit\u00e9 des deux traditions pouvait \u00eatre r\u00e9duite aux conceptions propres d\u2019une ou deux figures aussi marquantes soit-elles. Et de fait, elle \u00e9carte n\u00e9gligemment et sans examen r\u00e9el les tentatives de d\u00e9passement de l\u2019opposition par des philosophes comme Rorty, Putnam, Cavell ou Taylor comme \u00e9tant encore pleinement analytiques, sous pr\u00e9texte qu\u2019ils sont de formation analytique (p.\u00a048-49). Elle ne mentionne pas le rapprochement entre tradition analytique et tradition herm\u00e9neutique tent\u00e9 par des disciples de Wittgenstein comme G.\u00a0H.\u00a0Von Wright dans leur opposition au positivisme. Et, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, elle reproche \u00e0 quelqu\u2019un comme Bruno Latour de n\u2019\u00eatre pas assez critique et d\u2019accorder trop de valeur \u00e0 la science \u2014 sous pr\u00e9texte qu\u2019il est sociologue, donc scientifique! \u2014, si bien qu\u2019au final seuls Nietzsche et Heidegger semblent \u00eatre dignes \u00e0 ses yeux d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des philosophes v\u00e9ritablement continentaux\u2026<\/p>\n<p>Une m\u00eame n\u00e9gligence gouverne son \u00e9tude sur la mont\u00e9e de la philosophie analytique en France. Le ph\u00e9nom\u00e8ne est \u00e9tudi\u00e9 uniquement \u00e0 partir de l\u2019\u00e9lection de Claudine Tiercelin au Coll\u00e8ge de France, en reprenant \u00e0 son compte le reportage qu\u2019en avait fait <i>Le Nouvel Observateur<\/i> dans un article particuli\u00e8rement mal inform\u00e9 d\u2019Aude Lancelin. Nous sugg\u00e9rons \u00e0 Babette Babich un petit tour des universit\u00e9s fran\u00e7aises pour r\u00e9\u00e9valuer son jugement sur la place de la philosophie analytique dans ce pays. Qu\u2019elle monte, c\u2019est certain, puisqu\u2019elle ne pouvait pas descendre, partant de z\u00e9ro. Qu\u2019elle y soit accept\u00e9e comme mani\u00e8re l\u00e9gitime de faire de la philosophie et que les principales figures de cette tradition y soient enseign\u00e9es au m\u00eame titre que celles de la philosophie continentale, c\u2019est loin, tr\u00e8s loin d\u2019\u00eatre le cas. Il faut dire que les philosophes analytiques n\u2019ont pas l\u2019apanage de l\u2019intol\u00e9rance. L\u2019article d\u2019Aude Lancelin (<i>Le Nouvel Observateur<\/i>, 14 juin 2011) se terminait d\u2019ailleurs par cette citation d\u2019une \u00ab\u00a0disciple de Derrida\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Vous voulez savoir qui gagnera \u00e0 la fin ? [\u2026] C&rsquo;est nous qui allons gagner. Ils peuvent se faire \u00e9lire o\u00f9 ils veulent, ils peuvent p\u00e9rorer \u00e0 Oxford ou Acapulco, mais ils n\u2019ont pas d\u2019\u0153uvres dignes de ce nom. Or vous savez quoi? \u00c0 la fin, c\u2019est l\u2019\u0153uvre qui gagne.\u00a0\u00bb Pas de pens\u00e9e, pas d\u2019\u0153uvre\u2026 Jacques Bouveresse, qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 Claudine Tiercelin au Coll\u00e8ge de France apr\u00e8s avoir succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 Jules Vuillemin, a rappel\u00e9 dans un entretien (<a href=\"http:\/\/cahiers.kingston.ac.uk\/interviews\/bouveresse.html\">http:\/\/cahiers.kingston.ac.uk\/interviews\/bouveresse.html<\/a>) une conversation qu\u2019il a eue avec Derrida lorsqu\u2019il cherchait \u00e0 lui faire ouvrir un livre de Quine, alors invit\u00e9 au Coll\u00e8ge de France par Vuillemin\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>j\u2019ai dit \u00e0 Derrida \u201cvous devriez lire Quine\u201d, parce qu\u2019entre lui et vous il y a une similitude de probl\u00e8me, tout ce probl\u00e8me de l\u2019ind\u00e9termination de la signification, l\u2019inscrutabilit\u00e9 de la r\u00e9f\u00e9rence, toute cette question de l\u2019ind\u00e9cidabilit\u00e9. Je pensais vraiment qu\u2019il aurait d\u00fb lire Quine. Et l\u00e0 il m\u2019a r\u00e9pondu, cela m\u2019est rest\u00e9 dans l\u2019esprit, \u201coh, vous savez, un philosophe comme Quine, qui n\u2019a pas lu Hegel, Husserl et Heidegger, ne peut \u00eatre que na\u00eff, donc il ne peut pas \u00eatre un grand philosophe.\u201d C\u2019\u00e9tait \u00e7a la situation.<\/p><\/blockquote>\n<p>Et c\u2019\u00e9tait en 1979. Plus de trente ans plus tard, Aude Lancelin, pourtant agr\u00e9g\u00e9e de philosophie, l\u2019orthographie \u00ab\u00a0Quayle\u00a0\u00bb. \u00a0Mais qu\u2019importe, puisqu\u2019il est apparemment de ceux qui ont cherch\u00e9 \u00e0 \u00ab\u00a0\u00e9touffer [l\u2019\u00e9merveillement philosophique] sous des r\u00e9ponses toutes faites\u00a0\u00bb (p. 59)\u2026 On ne peut bien s\u00fbr que saluer, au d\u00e9tour d\u2019une page, la formule de Babich selon laquelle \u00ab\u00a0ce n\u2019est qu\u2019avec [\u2026] un pluralisme pragmatiste qu\u2019il sera possible d\u2019\u00e9tendre nos horizons ou limites conceptuelles pour embrasser d\u2019autres perspectives\u00a0\u00bb (p. 22), mais l\u2019ensemble du livre d\u00e9ment ce g\u00e9n\u00e9reux id\u00e9al, puisque non seulement la philosophie analytique n\u2019est jamais consid\u00e9r\u00e9e positivement et selon ses perspectives propres, mais les efforts m\u00eames de ces authentiques pragmatistes pluralistes que sont Rorty et Putnam pour d\u00e9passer le clivage y compris au niveau institutionnel n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 pris au s\u00e9rieux. En bref, l\u2019occasion d\u2019avoir en langue fran\u00e7aise un livre sur la question \u00e9crite du point de vue continental est manqu\u00e9e, et la bien mauvaise d\u00e9fense de la philosophie continentale qu\u2019on y trouve fera peut-\u00eatre encore plus que le plaidoyer de Pascal Engel pour donner aux Fran\u00e7ais l\u2019envie de s\u2019int\u00e9resser \u00e0 la philosophie analytique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[amazon_link asins=&rsquo;2296560164&prime; template=&rsquo;CSCP&rsquo; store=&rsquo;cs066b-20&prime; marketplace=&rsquo;CA&rsquo; link_id=&rsquo;dcb57702-c4c9-11e7-8a4d-a5e5cd93cf1e&rsquo;] Babette Babich, La fin de la pens\u00e9e? Philosophie analytique contre philosophie continentale. Paris, L\u2019Harmattan, 2012; 120 pages. ISBN:\u00a0978-2296560161. Compte-rendu de St\u00e9phane Madelrieux, Universit\u00e9 Lyon III. \u00a0 Il existe peu de travaux en langue fran\u00e7aise sur les relations entre philosophie analytique et philosophie continentale. La dispute de Pascal Engel (Minuit, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[141],"tags":[175],"class_list":["post-4620","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-comptes-rendus","tag-philosophie-francaise","et-doesnt-have-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"publishpress_future_action":{"enabled":false,"date":"2026-05-07 11:35:44","action":"Draft","newStatus":"draft","terms":[],"taxonomy":"category"},"publishpress_future_workflow_manual_trigger":{"enabledWorkflows":[]},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4620","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/11"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4620"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4620\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4620"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4620"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4620"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}