{"id":6184,"date":"2018-02-26T08:08:46","date_gmt":"2018-02-26T13:08:46","guid":{"rendered":"https:\/\/c-scp.org?p=6184"},"modified":"2018-02-26T08:08:46","modified_gmt":"2018-02-26T13:08:46","slug":"patrick-wotling-oui-lhomme-fut-un-essai","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/2018\/02\/26\/patrick-wotling-oui-lhomme-fut-un-essai","title":{"rendered":"Patrick Wotling, \u00ab\u00a0Oui, l&rsquo;homme fut un essai\u00a0\u00bb."},"content":{"rendered":"<p>[amazon_link asins=&rsquo;2130731759&prime; template=&rsquo;CSCP&rsquo; store=&rsquo;cs066b-20&prime; marketplace=&rsquo;CA&rsquo; link_id=&rsquo;f8f598a6-1af3-11e8-af36-65d0463af25d&rsquo;]<strong>Patrick Wotling, <em>\u201cOui, l\u2019homme fut un essai\u201d<\/em><em>. La philosophie de l\u2019avenir selon Nietzsche<\/em>, Paris, Presses universitaires de France, 2016; 309 pages. ISBN\u00a0: 978-2130731757<\/strong><\/p>\n<p><em>Compte-rendu de F\u00e9lix St-Germain, Universit\u00e9 Laval<\/em><\/p>\n<p>Depuis la parution de son ouvrage phare <em>Nietzsche et le probl\u00e8me de la civilisation<\/em> en 1995 (r\u00e9\u00e9dit\u00e9 en 2012), le commentateur et traducteur Patrick Wotling s\u2019est impos\u00e9 comme l\u2019un des sp\u00e9cialistes les plus importants de la philosophie de Nietzsche. Dans le sillage initi\u00e9 par \u00c9ric Blondel, qui interpr\u00e9ta la pens\u00e9e de Nietzsche \u00e0 travers le prisme du th\u00e8me englobant de la culture, Wotling insiste pour sa part sur la solidarit\u00e9 entre la culture (<em>Cultur<\/em>) et l\u2019essai (<em>Versuch<\/em>) revendiqu\u00e9 par Nietzsche. <em>\u201cOui, l\u2019homme fut un essai\u201d<\/em> pr\u00e9sente d\u00e9sormais dix \u00e9tudes qui approfondissent cette solidarit\u00e9 en y ajoutant un troisi\u00e8me terme essentiel\u00a0: la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019avenir.<\/p>\n<p>Jusqu\u2019alors publi\u00e9es dans diverses revues ou collectifs (\u00e0 l\u2019exception de l\u2019in\u00e9dit \u00ab\u00a0La modernit\u00e9 comme contradiction physiologique et ses cons\u00e9quences pour le philosophe\u00a0\u00bb), ces \u00e9tudes collaborent \u00e0 montrer comment Nietzsche, \u00e0 d\u00e9faut d\u2019\u00e9laborer une philosophie parmi d\u2019autres, accorde enfin l\u2019id\u00e9e de philosophie avec son exigence, soit celle d\u2019un questionnement radical et autonome (p. 27). L\u2019articulation entre culture, essai et avenir traverse selon Wotling l\u2019ensemble du <em>corpus<\/em> nietzsch\u00e9en, des \u00e9crits posthumes de 1870-1873 aux derniers fragments de 1888, et constitue le fil conducteur de l\u2019entreprise du philosophe. Malgr\u00e9 leur relative ind\u00e9pendance th\u00e9matique, les \u00e9tudes de ce livre peuvent se recueillir d\u2019apr\u00e8s nous en deux moments corollaires\u00a0: celui du passage de la critique envers la philosophie \u00e0 sa red\u00e9termination, puis celui de la t\u00e2che renouvel\u00e9e du philosophe en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019avenir, tous deux coordonn\u00e9s par le texte d\u2019ouverture intitul\u00e9 \u00ab La culture comme probl\u00e8me. La red\u00e9termination nietzsch\u00e9enne du questionnement philosophique \u00bb.<\/p>\n<p>Il convient d\u2019aborder cette \u00e9tude inaugurale qui donne le ton et l\u2019objectif aux suivantes. La m\u00e9thode qu\u2019engage l\u2019auteur n\u2019est pas nouvelle. Elle consiste \u00e0 identifier la pr\u00e9occupation dominante de la pens\u00e9e de Nietzsche afin de r\u00e9gler ses moyens philosophiques sur la t\u00e2che de questionnement radical qu\u2019elle s\u2019est prescrite. Or cette pr\u00e9occupation capitale ne correspond pour Wotling ni aux valeurs (G. Deleuze, W. A. Kaufmann), ni \u00e0 la volont\u00e9 de puissance ou \u00e0 quelconque autre locution nietzsch\u00e9enne \u00ab\u00a0fondamentale \u00bb (M. Heidegger), mais uniquement \u00e0 ce que Nietzsche d\u00e9signe par le terme de culture, c\u2019est-\u00e0-dire la dynamique d\u2019une \u00ab\u00a0liaison r\u00e9ciproque entre une s\u00e9rie de valeurs et les interpr\u00e9tations qu\u2019elles rendent possibles \u00bb (p. 65) o\u00f9 le corps produit des interpr\u00e9tations qui le modifient en retour (p.\u00a067). En quoi l\u2019assignation de la culture \u00e0 ce r\u00f4le insigne d\u2019origine et de centre organisateur de la pens\u00e9e de Nietzsche serait-elle maintenant \u00ab la bonne\u00a0\u00bb\u00a0? Wotling fournit trois arguments principaux. 1\/ Le tout premier travail de Nietzsche est anim\u00e9 par l\u2019intention programmatique de s\u2019attaquer au probl\u00e8me de la culture. Or ce travail ne renvoie pas, comme il est souvent admis, \u00e0 <em>La Naissance de la trag\u00e9die<\/em>, mais bien aux <em>Inactuelles<\/em>. Conform\u00e9ment aux indications de Nietzsche lui-m\u00eame, les <em>Inactuelles<\/em> doivent en effet \u00eatre antidat\u00e9es pour \u00eatre per\u00e7ues comme le v\u00e9ritable site d\u2019incubation de <em>La<\/em> <em>Naissance <\/em>d\u2019o\u00f9 surgit la cible qu\u2019il ne perdra ult\u00e9rieurement jamais de vue\u00a0: celle de l\u2019incorporation des valeurs qui favorisent le \u00ab\u00a0grand style\u00a0\u00bb de la culture, en opposition \u00e0 la barbarie (p. 62). 2\/ En vertu de son privil\u00e8ge th\u00e9matique, la centralisation de la notion de culture permet l\u2019unification du travail de Nietzsche par-del\u00e0 toute \u00ab \u00e9volution \u00bb ou \u00ab\u00a0p\u00e9riodisation \u00bb lui \u00e9tant arbitrairement impos\u00e9e. 3\/ Enfin, cette attribution conduit directement au d\u00e9placement nietzsch\u00e9en de la pratique philosophique en direction d\u2019une mission th\u00e9rapeutique et r\u00e9formatrice de la civilisation, accul\u00e9e au mur du nihilisme.<\/p>\n<p>Penser dans l\u2019orbe de la culture signifie pour Nietzsche invalider le primat de la recherche de la v\u00e9rit\u00e9 en philosophie et neutraliser ce faisant le d\u00e9coupage classique entre la th\u00e9orie et la pratique, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment reconduire tout le domaine du th\u00e9orique \u00e0 celui du pratique. Le retour originaire \u00e0 l\u2019id\u00e9e de philosophie exerc\u00e9 par Nietzsche s\u2019accomplit dans l\u2019abandon de la perspective \u00e9rudite de la logique propositionnelle au profit de l\u2019adoption de la perspective de l\u2019\u00e9levage (<em>Z\u00fcchtung<\/em>) de l\u2019humanit\u00e9. Le philosophe est appel\u00e9 \u00e0 agir, non sur les conditions de possibilit\u00e9s th\u00e9oriques, mais sur les conditions de vie\u00a0: sur les valeurs. C\u2019est en ce sens que Wotling peut dire que le penser du philosophe est un l\u00e9gif\u00e9rer. L\u2019originalit\u00e9 et le m\u00e9rite de son interpr\u00e9tation s\u2019attestent au terme de ces \u00e9lucidations, lorsque le projet de Nietzsche s\u2019\u00e9tablit comme prise en charge consciente de l\u2019avenir de la culture selon l\u2019initiative du philosophe-m\u00e9decin-l\u00e9gislateur. \u00c0 cette triple figure revient la d\u00e9cision quant aux modalit\u00e9s d\u2019incorporation des valeurs favorables au destin de l\u2019humanit\u00e9. Mais \u00e0 ce stade, Nietzsche ne risque-t-il pas lui aussi d\u2019instaurer un id\u00e9al sur fond d\u2019arri\u00e8res-monde, de pr\u00e9supposer de surcro\u00eet quelque chose comme une \u00ab\u00a0nature humaine \u00bb et de fixer <em>a priori<\/em> son \u00ab bien \u00bb\u00a0? L\u2019\u00e9levage global qu\u2019il exhorte provient-il par ailleurs d\u2019une volont\u00e9 r\u00e9active, susceptible d\u2019appartenir \u00e0 son tour \u00e0 la morale asc\u00e9tique de ceux qui veulent \u00ab\u00a0amender l\u2019humanit\u00e9 \u00bb ? Au final, au nom de quoi Nietzsche s\u2019aventure-t-il sur le terrain de la culture ? Autant de questions qui obtiendront des pistes de solution dans les d\u00e9veloppements subs\u00e9quents du livre.<\/p>\n<p>A. Le premier des deux moments susmentionn\u00e9s explore la dimension de la critique et de la r\u00e9forme du questionnement philosophique chez Nietzsche et comporte, d\u2019apr\u00e8s notre division, les deuxi\u00e8mes, quatri\u00e8mes, cinqui\u00e8mes, sixi\u00e8mes, huiti\u00e8mes et neuvi\u00e8mes textes du livre. Wotling retrace le geste critique du philosophe pour montrer qu\u2019\u00e0 m\u00eame la d\u00e9construction nietzsch\u00e9enne se construit organiquement sa pens\u00e9e. S\u2019encha\u00eenent les critiques du pr\u00e9jug\u00e9 atomiste, de l\u2019esprit de s\u00e9rieux, du manque de philologie des philosophes, du scepticisme et de la modernit\u00e9. Ces points d\u2019approche ne sont pas fortuits, ils adressent successivement des sympt\u00f4mes de la corruption de l\u2019id\u00e9e de philosophie qui, institu\u00e9e avec Platon, f\u00fbt aussit\u00f4t abandonn\u00e9e au profit d\u2019un dogmatisme aveugle \u00e0 ses propres sources axiologiques (p. 139).<\/p>\n<p>La strate inf\u00e9rieure de ces sympt\u00f4mes, exhum\u00e9e dans \u00ab\u00a0Notre croyance fondamentale. La construction du sujet et le pr\u00e9jug\u00e9 atomiste\u00a0\u00bb, est la plus dissimul\u00e9e et par cons\u00e9quent la plus souveraine. L\u2019auteur signale d\u2019embl\u00e9e que si la critique nietzsch\u00e9enne du moi-sujet est l\u2019une des plus comment\u00e9es, les raisons profondes qui firent triompher historiquement la m\u00e9taphysique de la subjectivit\u00e9 sont rarement abord\u00e9es, m\u00eame si Nietzsche fournit les \u00e9l\u00e9ments g\u00e9n\u00e9alogiques pour les sonder. Comment l\u2019illusion par excellence fut-elle \u00e9rig\u00e9e \u00e0 titre de v\u00e9rit\u00e9 par excellence sur deux mill\u00e9naires ? Wotling d\u00e9monte le dispositif de cette victoire et expose le m\u00e9canisme de rabattement de l\u2019illusion par elle-m\u00eame qui l\u2019op\u00e8re secr\u00e8tement. La \u00ab po\u00e9tique du sujet \u00bb (p. 92) d\u00e9crit \u00e0 la fois la fabrication du substrat et l\u2019oubli du mouvement de cette fabrication. Nietzsche d\u00e9loge au c\u0153ur de ce recouvrement l\u2019ant\u00e9riorit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique du besoin d\u2019unit\u00e9 sur le besoin de r\u00e9flexivit\u00e9 et conclut l\u2019ant\u00e9riorit\u00e9 du f\u00e9tichisme atomiste sur la constitution de la conscience. L\u2019examen de Wotling r\u00e9v\u00e8le que la critique nietzsch\u00e9enne ne s\u2019insurge pas prioritairement contre l\u2019id\u00e9alisme, ni contre les antinomies traditionnelles, mais contre l\u2019atomisme (p. 95). En effet, les racines de l\u2019atomisme s\u2019av\u00e8rent plus profondes que celles du dualisme, celles-ci pr\u00e9supposant celles-l\u00e0, car le processus d\u2019individuation comme type d\u2019erreur op\u00e9ratoire est pr\u00e9alable au d\u00e9nombrement du multiple et \u00e0 la partition du monde en cons\u00e9cutions de causes et d\u2019\u00e9v\u00e9nements (p. 98)<\/p>\n<p>S\u2019acheminant vers la red\u00e9termination de la t\u00e2che du philosophe, l\u2019exploration critique des strates sup\u00e9rieures de la corruption de la philosophie sape ensuite le fond asc\u00e9tique supportant l\u2019id\u00e9e traditionnelle de la connaissance. Deux textes abordent la critique et la refonte nietzsch\u00e9ennes du savoir. Dans \u00ab Peut-\u00eatre le rire a-t-il encore un avenir ! \u00bb, Wotling attire l\u2019attention sur la d\u00e9nonciation nietzsch\u00e9enne de la condamnation du rire, de la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 et de la sensibilit\u00e9 enjointe par le s\u00e9rieux typique des philosophes, cachant une conception malade de la connaissance. On ne saurait sous-d\u00e9terminer la fonction philosophique du rire, qui \u00ab accomplit la t\u00e2che de d\u00e9masquage et de d\u00e9nonciation des compr\u00e9hensions ill\u00e9gitimes de la philosophie. \u00bb (p.143) \u00c0 l\u2019\u00e9cole du gai savoir, Nietzsche substitue la probl\u00e9matique de l\u2019objectivit\u00e9 par celle de la hi\u00e9rarchie (p. 146). Contre la \u00ab\u00a0connaissance pour la connaissance \u00bb tournant \u00e0 vide est affirm\u00e9 le savoir au service de la culture. \u00ab La r\u00e9alit\u00e9 comme jeu de commandement et d\u2019ob\u00e9issance selon Nietzsche \u00bb pr\u00e9cise cette id\u00e9e essentielle de hi\u00e9rarchie en d\u00e9veloppant la dynamique agonique et tragique qui d\u00e9finit la r\u00e9alit\u00e9 comme communication interpulsionnelle o\u00f9 se joue le sort de l\u2019humanit\u00e9 et de la vie en g\u00e9n\u00e9ral. L\u2019int\u00e9r\u00eat majeur de cette \u00e9tude appara\u00eet avec l\u2019int\u00e9gration organique du crit\u00e8re de la hi\u00e9rarchie dans la pens\u00e9e m\u00e9tapolitique de Nietzsche. Wotling montre que le commandement et l\u2019ob\u00e9issance n\u2019expriment pas une m\u00e9taphore politique que Nietzsche appliquerait arbitrairement au r\u00e9el, mais tout \u00e0 fait l\u2019inverse\u00a0: la politique est un cas particulier de ce jeu, dont la texture du r\u00e9el est tiss\u00e9e (p. 175). Le crit\u00e8re de la hi\u00e9rarchie pr\u00e9vaut dans toutes activit\u00e9s vitales, lesquelles sont constamment aiguill\u00e9es par les jugements du corps face \u00e0 la r\u00e9sistance, la souffrance et le sentiment de puissance. \u00ab La th\u00e9orie des fautes de lecture\u2026\u00a0\u00bb examine cons\u00e9quemment la m\u00e9thode que Nietzsche forme suite \u00e0 l\u2019effondrement de l\u2019objectivit\u00e9. Dans un monde o\u00f9 aucun sens ne pr\u00e9existe \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation (p. 193), o\u00f9 le faux r\u00e8gne et o\u00f9 il n\u2019y a pas de texte original isol\u00e9, le \u00ab bien lire \u00bb (ou la probit\u00e9) incombant au philosophe est une <em>vertu <\/em>philologique qui prot\u00e8ge le texte de la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019interpr\u00e9tation falsificatrice. Cette vertu d\u00e9voile le texte oblit\u00e9r\u00e9 par \u00ab\u00a0l\u2019interpr\u00e9tation \u00bb (au sens p\u00e9joratif), ou pire\u00a0: par le refus d\u2019affronter le texte.<\/p>\n<p>Les critiques nietzsch\u00e9ennes du scepticisme et de la modernit\u00e9 ach\u00e8vent le moment du passage de la critique \u00e0 la red\u00e9termination de la philosophie. Dans \u00ab Cette esp\u00e8ce nouvelle de scepticisme \u00bb, Wotling soul\u00e8ve la question de la pertinence et du statut du scepticisme dans la philosophie de Nietzsche, compte tenu la disqualification pr\u00e9alable de la v\u00e9rit\u00e9 objective. Au scepticisme paralysant du dernier homme, Nietzsche riposte un \u00ab ultime scepticisme \u00bb, qui ne pr\u00e9serve pas la v\u00e9rit\u00e9 de ses exp\u00e9rimentations (<em>Versuche<\/em>). La neuvi\u00e8me \u00e9tude enregistre les donn\u00e9es critiques pr\u00e9c\u00e9dentes et appose le diagnostic et le pronostic requis par la situation. Dans \u00ab\u00a0La modernit\u00e9 comme contradiction physiologique et ses cons\u00e9quences pour le philosophe \u00bb, l\u2019auteur d\u00e9fend une interpr\u00e9tation de la critique nietzsch\u00e9enne de la modernit\u00e9 fort nuanc\u00e9e. Loin de verser dans le fantasme aristocratique et r\u00e9actionnaire qu\u2019on peut lui pr\u00eater \u00e0 premi\u00e8re vue, Nietzsche envisage la modernit\u00e9 comme un privil\u00e8ge inou\u00ef pour le philosophe et pour la culture. En fait, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que la catastrophe moderne culmine dans la barbarie, l\u2019indiff\u00e9rence hi\u00e9rarchique et l\u2019incapacit\u00e9 de s\u00e9lectionner que l\u2019heure est propice \u00e0 l\u2019intervention des philosophes. La physiologie d\u00e9calibr\u00e9e du moderne, r\u00e9sultat de vingt-cinq si\u00e8cles de platonisme et de christianisme, s\u2019atteste comme \u00ab\u00a0brouillage axiologique\u00a0\u00bb (p. 234), tension entre des r\u00e9gimes de valeurs incompatibles. Une telle contradiction n\u2019a rien \u00e0 voir avec le principe logique du m\u00eame nom\u00a0: elle d\u00e9signe une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence pulsionnelle, un \u00e9tat instinctuel bariol\u00e9 consignant l\u2019homme \u00e0 la servilit\u00e9 gr\u00e9gaire du relativisme. L\u2019homme ne sait pas choisir, <em>a fortiori<\/em> prendre en main son destin, puisqu\u2019il n\u2019est pas ma\u00eetre de ses \u00e9valuations. Le n\u0153ud du probl\u00e8me, pour Wotling, est de nouveau le souci de la hi\u00e9rarchie. Trancher ce n\u0153ud revient \u00e0 trancher axiologiquement, o\u00f9 choisir veut dire vouloir et o\u00f9 l\u2019objet du vouloir est pour Nietzsche le surhumain. L\u2019attestation nietzsch\u00e9enne de la contradiction physiologique du moderne se solde selon Wotling dans la co\u00efncidence de la critique et de l\u2019appr\u00e9ciation \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la modernit\u00e9 (p. 259). Le Nietzsche qu\u2019il peint reprend en quelque sorte l\u2019adage h\u00f6lderlinien suivant lequel \u00ab l\u00e0 o\u00f9 cro\u00eet le p\u00e9ril cro\u00eet aussi ce qui sauve \u00bb. L\u2019optimisme de surface refl\u00e9t\u00e9 par cette vision couvre en revanche le courage du pessimisme dionysiaque dans la t\u00e2che soutenue de la longue dur\u00e9e, qui fait l\u2019objet de la seconde s\u00e9rie d\u2019\u00e9tudes.<\/p>\n<p>B. Le second moment de la division que nous proposons, orient\u00e9 par la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019avenir, est compos\u00e9 des troisi\u00e8mes, septi\u00e8mes et dixi\u00e8mes textes de l\u2019ouvrage. \u00ab\u00a0Que signifie penser contre son temps ? \u00bb amorce cette s\u00e9rie d\u2019analyses. Wotling d\u00e9c\u00e8le la tournure positive de l\u2019inactualit\u00e9 que Nietzsche attribue au philosophe authentique d\u00e8s le d\u00e9but de sa production. L\u2019exil temporel que l\u2019inactuel s\u2019inflige n\u2019a nulle autre fin que l\u2019\u00e9panouissement de la culture actuelle ; l\u2019inactualit\u00e9 n\u2019est pas lutte inconditionnelle contre le pr\u00e9sent, mais vigilance \u00e0 ne pas s\u2019enliser dans celui-ci (p. 119). Le contenu de la notion d\u2019avenir s\u2019\u00e9claircit alors en tant que transformation de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p>La convergence des d\u00e9terminations de l\u2019av\u00e8nement du surhomme comme fin et de la hi\u00e9rarchie comme crit\u00e8re lib\u00e8re ensuite la n\u00e9cessit\u00e9 de comparer les divers types de cultures afin d\u2019exp\u00e9rimenter de mani\u00e8re avis\u00e9e sur l\u2019homme. \u00ab\u00a0La philologie au service de l\u2019avenir ? \u00bb pr\u00e9sente une illustration de cette \u00ab\u00a0cartographie des cultures \u00bb. En reprenant l\u00e0 o\u00f9 l\u2019examen de la vertu philologique a \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9 au sixi\u00e8me texte, Wotling montre que si la philologie est pour Nietzsche une m\u00e9taphore pour lire le texte du r\u00e9el, elle demeure \u00e9galement une discipline et surtout un puissant vecteur d\u2019\u00e9ducation. Lorsque Nietzsche d\u00e9plore durant ses ann\u00e9es universitaires l\u2019\u00e9tiolement de la philologie, il pense avant tout \u00e0 sa fonction \u00e9ducative. La cartographie de l\u2019Antiquit\u00e9 gr\u00e9co-romaine \u00e0 laquelle devraient se livrer les philologues pour proposer des mod\u00e8les de culture \u00e0 la jeunesse est d\u00e9grad\u00e9e en technique id\u00e9ologique d\u00e9pourvue de fil conducteur. \u00ab Le philologue est totalement \u00e9tranger \u00e0 son objet\u00a0\u00bb (p. 206) puisque, paradoxalement, il se le rend familier en modernisant la culture de l\u2019Antiquit\u00e9. On ne peut promettre un avenir \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 sans d\u2019abord appr\u00e9cier dans \u00ab\u00a0le laboratoire de l\u2019histoire\u00a0\u00bb les valeurs et les instincts incorpor\u00e9s par les cultures du pass\u00e9. Wotling donne un indice quant \u00e0 la disposition concr\u00e8te que rev\u00eat l\u2019approche philologique \u00ab\u00a0vertueuse\u00a0\u00bb avec laquelle Nietzsche tente de r\u00e9former l\u2019universit\u00e9 et donc la culture. Selon lui, Nietzsche proc\u00e9dait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la cartographie des cultures lorsqu\u2019il effectuait la comparaison de l\u2019alexandrinisme, de l\u2019hell\u00e9nisme et du bouddhisme dans <em>La naissance de la trag\u00e9die <\/em>(p. 42).<\/p>\n<p>Arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019ultime \u00e9tude de l\u2019ouvrage, deux raisons en faveur de l\u2019avenir comme t\u00e2che du philosophe se sont consolid\u00e9es. D\u2019une part, Nietzsche voit poindre \u00e0 son \u00e9poque la menace du nihilisme que nous nous devons d\u2019expliquer et d\u2019affronter et, d\u2019autre part, il observe que les philosophes ont toujours l\u00e9gif\u00e9r\u00e9 <em>\u00e0 leur insu<\/em>. Dans \u00ab Oui, l\u2019homme fut un essai \u00bb, Wotling analyse <em>Ainsi parlait Zarathoustra <\/em>du point de vue du surhomme fix\u00e9 comme but de l\u2019\u00e9levage et l\u2019\u00e9levage comme but du philosophe. En tant qu\u2019\u00e9leveur, Zarathoustra s\u2019avance pour Wotling en \u00e9ducateur. Il rassemble en lui tous les personnages cr\u00e9\u00e9s par Nietzsche\u00a0: le m\u00e9decin, le l\u00e9gislateur, le philologue (l\u2019\u00e9ducateur), bref\u00a0: le philosophe. Apr\u00e8s avoir relev\u00e9 huit points principaux qui orbitent autour de la notion centrale de surhomme, Wotling formule puis d\u00e9ploie trois \u00e9nigmes. Ces huit points sont\u00a0: l\u2019amour pour l\u2019homme, le combat contre le d\u00e9go\u00fbt de l\u2019homme, le surhomme en tant qu\u2019objet du vouloir, l\u2019affirmation du primat de la cr\u00e9ation, la r\u00e9f\u00e9rence constante \u00e0 l\u2019avenir, la lutte contre la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence, l\u2019absence de raison dans le d\u00e9veloppement de l\u2019humanit\u00e9 et la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la longue dur\u00e9e. Les trois \u00e9nigmes qui surgissent concernent le vouloir, le hasard et la dur\u00e9e. J\u2019attirerai pour finir l\u2019attention aux \u00e9nigmes du vouloir et du \u00ab g\u00e9ant hasard \u00bb, car le traitement qu\u2019en fait l\u2019auteur constitue la plus grande innovation par rapport \u00e0 toutes les autres \u00e9tudes du livre.<\/p>\n<p>Comment l\u2019expression \u00ab Vouloir le surhumain \u00bb ne voudrait-elle pas dire vouloir sur le mode subjectif quelque chose sur le mode objectif, qui plus est sur le mode de l\u2019id\u00e9alit\u00e9 ? D\u2019une part, Wotling fait remarquer une mutation s\u00e9mantique du terme \u00ab\u00a0vouloir \u00bb, qui d\u00e9signe pour Zarathoustra \u00ab\u00a0une conversion affective, et non pas la vis\u00e9e d\u2019un objet d\u00e9termin\u00e9 sur un mode purement intellectuel \u00bb (p. 277). D\u2019autre part, il r\u00e9sout l\u2019apparent contresens de la volont\u00e9 en renfor\u00e7ant le lien intime entre le vouloir, au sens qu\u2019il rev\u00eat une fois la subjectivit\u00e9 d\u00e9mont\u00e9e, et l\u2019approbation nietzsch\u00e9enne du tragique de la r\u00e9alit\u00e9. Vouloir le surhomme signifie aussi vouloir le dernier homme, par exemple. La contradiction serait plut\u00f4t consomm\u00e9e si, \u00e0 l\u2019inverse, Nietzsche entretenait une sorte de ressentiment contre le ressentiment, un vouloir r\u00e9actif. Mais de la r\u00e9solution de cette \u00e9nigme s\u2019\u00e9l\u00e8ve un autre probl\u00e8me\u00a0: comment, avec l\u2019approbation int\u00e9grale du r\u00e9el (<em>Amor fati<\/em>) tenant d\u2019une conversion affective, l\u2019av\u00e8nement effectif du surhomme peut-il se r\u00e9aliser \u00ab dans le monde \u00bb\u00a0? L\u2019\u00e9nigme du hasard vise \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 cette question et se formule \u00e0 la suite de la reconnaissance par Nietzsche de l\u2019absence de raison dans le d\u00e9veloppement de l\u2019humanit\u00e9. Autrement dit, \u00e0 chaque fois qu\u2019un surhomme ou un type surhumain est apparu dans l\u2019histoire, cet \u00e9v\u00e9nement n\u2019\u00e9tait tributaire selon Nietzsche que d\u2019un \u00ab heureux hasard \u00bb. Wotling interpr\u00e8te le <em>Zarahoustra<\/em> comme un texte programmatique (p. 289) dont l\u2019entreprise (ou la volont\u00e9) se traduit alors en initiative. Le Nietzsche qui d\u00e9coule de cette interpr\u00e9tation est un penseur m\u00e9tapolitique qui met en marche l\u2019avenir de l\u2019humanit\u00e9 contre la \u00ab tyrannie du hasard \u00bb, \u00ab l\u2019irrationalit\u00e9 de l\u2019histoire humaine \u00bb (p. 282) et l\u2019absurdit\u00e9 aveugle qui faisait autrefois de l\u2019homme un curieux \u00ab essai \u00bb.<\/p>\n<p>Toutes les \u00e9tudes de l\u2019ouvrage aboutissent dans la d\u00e9monstration qu\u2019une fois d\u00e9barrass\u00e9 de la v\u00e9rit\u00e9 et de l\u2019objectivit\u00e9, le philosophe est m\u00fbr pour engager l\u2019\u00e9levage de l\u2019humanit\u00e9 par-del\u00e0 ses d\u00e9terminations traditionnelles et son errance. Or le combat nietzsch\u00e9en contre le hasard a de quoi surprendre le lecteur. La mutation du cr\u00e9ateur en l\u00e9gislateur (p. 292) semble faire de Nietzsche un philosophe qui cherche apr\u00e8s tout \u00e0 corriger le tragique de l\u2019existence, ou \u00e0 tout le moins \u00e0 l\u2019endiguer dans une voie \u00ab voulue \u00bb. Le hasard, l\u2019impr\u00e9vu, le chaos et l\u2019absurdit\u00e9 ne sont-ils pas au c\u0153ur de la perspective tragique ? Reste \u00e0 savoir quelle est la nature de la prise en charge du destin de l\u2019humanit\u00e9 dont il s\u2019agit, tout en comprenant que la lutte contre le hasard ne signifie pas sa n\u00e9gation, mais pr\u00e9cis\u00e9ment sa plus grande approbation.<\/p>\n<p>Pour les raisons soulev\u00e9es au cours de ce compte rendu, le dernier ouvrage de Patrick Wotling s\u2019av\u00e8re indispensable pour les lecteurs de Nietzsche. Le souci scrupuleux du d\u00e9tail comme de l\u2019ensemble qui constitue la marque de l\u2019interpr\u00e9tation de l\u2019auteur restitue l\u2019originalit\u00e9 et la coh\u00e9rence de la pens\u00e9e de Nietzsche, et aussi son danger ; un Nietzsche \u00e0 la hauteur de ses exigences philosophiques, \u00ab plus fort, plus m\u00e9chant, plus profond\u00a0\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[amazon_link asins=&rsquo;2130731759&prime; template=&rsquo;CSCP&rsquo; store=&rsquo;cs066b-20&prime; marketplace=&rsquo;CA&rsquo; link_id=&rsquo;f8f598a6-1af3-11e8-af36-65d0463af25d&rsquo;]Patrick Wotling, \u201cOui, l\u2019homme fut un essai\u201d. La philosophie de l\u2019avenir selon Nietzsche, Paris, Presses universitaires de France, 2016; 309 pages. ISBN\u00a0: 978-2130731757 Compte-rendu de F\u00e9lix St-Germain, Universit\u00e9 Laval Depuis la parution de son ouvrage phare Nietzsche et le probl\u00e8me de la civilisation en 1995 (r\u00e9\u00e9dit\u00e9 en 2012), le commentateur [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":21,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[141],"tags":[33],"class_list":["post-6184","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-comptes-rendus","tag-nietzsche","et-doesnt-have-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"publishpress_future_action":{"enabled":false,"date":"2026-05-07 14:33:35","action":"Draft","newStatus":"draft","terms":[],"taxonomy":"category"},"publishpress_future_workflow_manual_trigger":{"enabledWorkflows":[]},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6184","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/21"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6184"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6184\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6185,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6184\/revisions\/6185"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6184"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6184"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/c-scp.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6184"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}